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Prix 2018

Le Prix 2018 a été remis à Olivier Vossot pour son recueil "Personne ne s'éloigne".


Discours de présentation rédigé par Michel Collot

Ce livre semble né d’un événement douloureux : la perte d’un être cher, peut être le grand-père auquel est dédié le recueil. Certains poèmes s’adressent à lui comme à un interlocuteur absent, mais que le souvenir et voix du poète rendent présent :

Ton front lisse
penché sur ces lignes
plus vrai
que ton absence (23)

Du disparu, nous ne connaîtrons ni le nom, ni l’histoire ; et nous ne devinons son départ qu’à quelques allusions fugitives à « la terre retournée » (9), aux « tombes » du cimetière : « on en saura si peu / sur la mort » de cette personne qui n’est pour nous personne de précis (40).

À la place du portrait et du récit qu’on pourrait attendre, on trouve l’évocation sans cesse reprise d’un paysage, lui-même réduit à quelques détails. La plupart des poèmes sont faits de quelques vers très courts, de rares phrases murmurées à mi-voix au bord du silence.

Et pourtant, à chaque page, le lecteur est ému.

Pour comprendre ce paradoxe, je ferai un petit détour et prendrai un instant pour guide un poète qui m’est cher, et dont Olivier Vossot me paraît assez proche : il s’agit de Pierre Reverdy, qui a placé l’émotion au cœur de sa conception et de sa pratique de la poésie ; mais il a toujours pris soin de distinguer l’émotion poétique de celles que nous font éprouver les circonstances, heureuses ou malheureuses, de la vie.

Contrairement à une idée reçue qui fait du lyrisme l’expression des sentiments personnels, Reverdy soutient que le poète doit les mettre à distance et les soumettre à une transformation qui les rende universels.

Il doit éviter de se mettre en avant et s’effacer le plus possible pour faire partager au lecteur ce qui est à la fois le plus intime et le plus commun.

Il doit se méfier du pathos et de l’emphase qui noient l’émotion sous un flot de paroles et chercher la formulation la plus sobre, qui lui donnera sa plus grande résonance : « le choc n’a l’air de rien, mais l’émotion s’étend, augmente, s’irradie ou conquiert la sensibilité entière, brusquement » ; et plutôt que de rester enfermé dans son for intérieur, il doit se tourner vers le monde extérieur pour tenter de capter ce que Reverdy appelle « le lyrisme mouvant et émouvant de la réalité ».

L’émotion poétique n’est pas l’expression d’un état intérieur mais, comme l’indique l’éymologie même du mot é-motion, un mouvement qui fait sortir le poète de lui-même pour le porter à la rencontre du monde et des autres.

La démarche d’Olivier Vossot me semble s’inscrire dans le sillage de Reverdy, sans qu’on puisse nécessairement parler d’influence.

Dans ses poèmes, il ne parle jamais directement de lui-même : il n’emploie qu’une seule fois le pronom je, auquel il préfère en général l’indéfini on ou le nous, transposant son expérience personnelle pour en faire l’expression de l’humaine condition.

Il ne faut pas cependant se hâter de parler d’une poésie impersonnelle car, si le je est absent de l’énoncé, il reste la source de l’énonciation, dès lors que le poète emploie des pronoms comme tu ou nous, et qu’il parle au présent, comme c’est presque toujours le cas. C’est bien sa voix qu’on entend et qui s’adresse à nous. Plutôt qu’impersonnelle, sa parole est transpersonnelle : évoquer la disparition d’un proche, c’est parler de « la mort de chacun » (40).

Elle l’est aussi parce qu’elle est ouverte au monde qui nous entoure ; on y entend

Les courses folles
des enfants, dans la cour
où crissent les cailloux blancs.
Sous le saule les éclats
de voix (21)

Il est vrai que cette poésie semble faire aux choses une place plus importante qu’aux hommes. Il y a un certain parti pris des choses dans ce recueil. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une poésie objective, car ces objets nous sont toujours présentés dans la lumière d’un regard, qui les compose en un paysage.

Or le paysage, qui est lié par définition à un point de vue, est toujours plus ou moins subjectif et il se prête à devenir le miroir de nos émotions : « un paysage quelconque est un état de l’âme », écrivait Amiel. C’est à travers les images du ciel et de la terre que le poète exprime ce qu’il a au fond du cœur, sans avoir besoin de se livrer à la confession ou à l’introspection.

Il ne s’agit pas ici de descriptions mais d’évocations. Le poète ne cherche pas à relever les contours et les composantes du paysage, mais à en suggérer l’atmosphère, qui est souvent automnale, faite de lumière tamisée et de tons pâles. C’est aussi une athmosphère affective que le poète nous fait ressentir, une ambiance qu’on pourrait croire mélancolique, habitués que nous sommes à voir dans le motif des feuilles mortes une image du deuil. Mais ici le feuillage clairsemé laisse aussi passer une lumière plus intense et dorée, les branches nues donnent mieux à voir le ciel qui, entre elles, paraît encore plus profond.

Si le paysage permet au poète d’exprimer sa tristesse, il lui permet aussi de la dépasser : à la « mélancolie » du « souvenir », il substitue « la clairière du regard sur les choses » (17), qui semble nous restituer la fraîcheur d’un premier matin du monde :

C’est comme si parfois
était né avant nous
le regard qu’on pose (19).

D’où la tonalité profondément ambivalente de ces poèmes, « tragique(s) et doux secrètement » (34).

Le paysage adoucit la douleur humaine en l’intégrant à l’ordre des choses :

En secret les êtres,
les choses brûlent
d’un pur abandon
à tout ce qui vient (38)

Il insère la durée trop brève de nos existences dans la longue durée de l’univers, initiant le poète à une autre temporalité, où la fuite du temps devient insensible :

Le temps qui s’écoule
semble être un rêve
dont tout s’est réveillé (32)

Vécu intensément au sein de la nature, l’instant présent se dilate et nous donne accès à une sorte d’éternité, que les Grecs appelaient l’Aiôn, par opposition à Chronos, le temps que mesurent nos horloges et nos chronomètres :

Le ciel d’aujourd’hui
n’est le ciel d’aucun temps (19)

La syntaxe nominale, à laquelle Olivier Vossot recourt volontiers, et qui fait l’ellipse du verbe, contribue à nous donner l’impression d’un temps suspendu.

Par la fenêtre ouverte,
les bruits de fond (19)

L’expérience du paysage nous révèle la profondeur de l’espace et la profondeur du temps : dans cet espace-temps sans limite, la vie ne saurait connaître de terme : « on ne meurt pas du temps qui passe » (38). Toute fin y est grosse d’un recommencement, tout départ n’est que le prélude à un retour. C’est ainsi que je comprends le titre du recueil :

Personne ne s’éloigne.
On est comme maintenu
à la surface du jour.
En disparaissant, la part de silence qu’on laisse,
on la rejoint (49)

Voilà, me direz-vous, des considérations bien trop philosophiques, pour cette poésie qui use de mots très simples et de motifs bien concrets.

Mais ce sont précisément ces qualités d’écriture qui font de la lecture de ce recueil une véritable expérience spirituelle. Le poète y fait souvent aveu d’ignorance ; sa phrase est plus souvent interrogative qu’affirmative, et il se garde bien d’apporter une réponse à ces questions. Or c’est ce refus de toute conceptualisation qui lui permet de se tenir « au bord de comprendre » (24) le « mystère » (21) de la vie et de la mort, qui échappe à toute explication.

Olivier Vossot met en œuvre cet art du peu, qu’on trouve dans une tradition comme celle du haï-ku ou dans les premiers recueils de Reverdy, et qui consiste à dire moins pour suggérer davantage.

L’adverbe peu revient d’ailleurs plusieurs fois sous la plume du poète, et plus souvent encore le pronom rien ; mais on n’oubliera pas que ce mot vient du latin res, qui signifie la chose : indéfini, il peut désigner « cela » qui n’a de nom dans aucune langue (8), ce « quelque chose » « dont on ne sait rien » mais « sur quoi » tout « repose » (10).

Le regard du poète aime à s’attarder sur de petits riens : un brin d’herbe (36), quelques gouttes de rosée (31), mais ces riens sont porteurs de tout un univers :

Le temps est la bulle de rien,
on est entier à l’intérieur (11)

Dans l’iconographie et la poésie religieuses, la bulle symbolise la fragilité et la vanité de l’existence humaine ; mais elle a aussi la légèreté et la transparence à laquelle peut atteindre un poème fait de quelques mots en suspens dans le vide de la page. La poésie repose sur un constant dialogue entre la parole et le silence, qu’Olivier Vossot nous donne à voir et à entendre.

Il entoure ses poèmes, comme le recommandait Éluard, « de grandes marges blanches, de grandes marges de silence », qui leur permettent de retentir plus profondément dans l’esprit du lecteur, libre d’y investir les images, les souvenirs, les rêveries qu’ils lui inspirent.

Le rythme de leurs vers brefs (rarement plus de 6 syllabes) donne à sa parole un élan retenu, une scansion délicate, une respiration lente et apaisante. Sans jamais se donner la contraite ni les facilités de la rime, il cultive l’euphonie et sait ménager d’un mot à l’autre des échos subtils : il nous introduit par exemple dans un « dédale d’arbres » (28), nous laisse entendre que « tout s’apprête à s’éteindre » (16). Tout cela donne à ses poèmes une musicalité discrète, qui ne rompt pas le silence mais le fait vibrer.

Olivier Vossot sait faire vibrer la corde sensible de la langue, comme il sait à travers le dessin tremblé de ses paysages nous faire sentir le passage des ondes qui se propagent dans l’univers : tout autant que la peur de mourir, c’est le frémissement de la vie qui fait « trembler » les ailes du papillon (13), l’air d’été dans les feuilles (57), « tremble(r) encore la lumière » à la fenêtre de la veuve du disparu (50).

Une écriture tremblée est souvent le signe d’une maladresse ou d’un état de faiblesse ; elle peut être au contraire pour un poète une qualité, porteuse de cette « connaissance tremblante » qui est, selon Glissant, l’apanage de la poésie.

Il me reste à souhaiter à Olivier Vossot que le prix qui couronne son premier recueil aide son écriture à devenir plus sûre d’elle-même sans perdre pour autant cette vibration qui la fait trembler et qui se communique à ses lecteurs.


Discours d'Olivier Vossot

Chère Marie-Hélène Labbé, Cher Antoine Labbé,

Tout d’abord je tenais à remercier la Fondation pour la Poésie, ainsi que tous les membres du jury. Vous offrez à mes textes une reconnaissance, l’occasion d’être partagés par un plus grand nombre. Je vous en remercie.

Alors que j’essayais de formuler, en vue de ce soir, ce que la poésie représentait pour moi, m’est revenue la phrase d’une poétesse que j’aime beaucoup, que vous connaissez peut-être – elle vit actuellement à Strasbourg –, Isabelle Baladine Howald. C’est tiré d’un petit livre intitulé Mouvement d'adieu, constamment empêché. La phrase est toute simple : « Je suis loin de moi-même, mais je ne cesse de penser à la poésie. » Combien de fois ce qui nous arrive passe loin de nous ? Comme si quelque chose, à mesure, s’effaçait. Lorsque je ne pense plus à la poésie, c’est là qu’elle se fait. Le texte comme un miroir : un visage apparaît, il n’est pas celui que nous nous connaissons, pourtant c’est nous, de manière certaine. On pourrait aussi comparer cela à un paysage, que nous n’aurions jamais vu, mais qui d’emblée nous rappelle intimement quelque chose.

A mon sens la poésie est de cet ordre. Elle n’est pas une œuvre, une création, mais un cheminement que l'on fait seul, vers soi-même.

Quand j’étais enfant, j’étais plutôt introverti, solitaire. Je préférais m’effacer plutôt que de révéler une fragilité qui me submergeait. La poésie a été une chance pour moi. Certes souvent, le poème est un rendez-vous qu'on manque ; mais il pouvait aussi, rarement, laisser entrevoir une blessure, et en prendre soin. Jean Genet, dans L’atelier d’Alberto Giacometti, en parle ainsi : « Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire (…) pour une solitude temporaire mais profonde. »

Le danger qui guette la poésie, c’est de s’aimer trop elle-même ; que le poème résiste, s’éprenne de soi et fasse bloc ; qu’il ait cédé à une peur secrète, et enterre un peu plus – sous nos automatismes, nos vanités, nos défenses – cette blessure en nous dont l’extrême fragilité fait peur. Winnicott appelle cela « la crainte de l’effondrement ».

Car tel est le paradoxe, selon lui : ce que nous craignons qu’il ne nous arrive nous est déjà arrivé. Ce qui ne doit pas avoir lieu a déjà eu lieu – sans qu’on en garde une trace consciente. La petite enfance en nous porte cette faille, comme une blessure. Nous avons été sans défenses. C’est vers cela que la poésie voudrait cheminer. Les mots du poème, une fois lus, doivent pouvoir diffuser quelque chose qu’on ne peut jamais dire, mais qui imprègne, longtemps.

En somme, le plus important, c’est cette imprégnation ; ce sont les nuances, les variations que la poésie déploie et laisse derrière elle, à l’intérieur du silence. Ce mot même de silence, finalement, pourrait aussi servir à nommer la blessure dont parlent Genet et, à travers lui, Giacometti dans ses sculptures, ses peintures – et ce silence n’existe pas d’un seul bloc. Il est traversé de sillons, de nuances, de charges et d’intensités différentes. C’est cela qu’on écoute dans le poème. Le poème n’est qu’une sorte d’appareil. Un condensateur, un amplificateur de silence. Ça ne fonctionne pas toujours comme on voudrait, ni à volonté, et quand cela se produit c’est un petit miracle.

Un poème de Supervielle me vient alors à l’esprit. Il s’intitule « Le don des larmes » et figure dans son tout dernier recueil. Au milieu il y a ces deux vers, qui m’avaient ému : « Tout bouge en nous et nous continuons / Par le chemin qui n’a pas de repos. » Je pense aussi au titre de l’anthologie de Jean-Pierre Lemaire, Le pays derrière les larmes – et c’est comme si en fin de compte les poèmes pouvaient être les larmes qu’on n’avait pas pleurées. Quelque chose à nouveau qui s'écoule. On pourrait voir derrière, comme derrière un rideau, comme s’il y avait là l’emplacement d’une fenêtre.

Ce sont d’abord mes grands-parents que j’aperçois, par cette fenêtre. Mon grand-père avait aussi le goût des mots, de la poésie. Il écrivait des poèmes dans sa jeunesse et bien après, inspirés de Musset, Lamartine ou Corbière. Ma grand-mère et lui ont joué un rôle important, solaire, dans mon enfance. Il y a vingt ans de cela, je me souviens avoir montré à mon grand-père une série de textes que j’avais appelée Paysages de givre. Le titre était sans doute ce qu’il y avait de meilleur à lire. Les poèmes étaient hermétiques, biscornus, pleins d’images et de tournures heurtées ; on ne comprenait pas. Mon grand-père me l’avait dit mais du bout des lèvres, de façon détournée et tendre. Lui préférait quand c’était limpide, pas obscur ; et il m’a simplement dit que c’était trop « puissant » pour lui… De sa critique voilée, bienveillante, je garde un souvenir ému. Son absence traverse tout le livre.

Le livre tel qu’il est, je le dois aussi à un ami. Il s’appelle Antoine Will. Il a lui-même publié un récit, qui évoque le milieu des vanniers en Alsace (Il ne s’est rien passé à Artolsheim). Un jour, comme il insistait, je lui ai amené timidement un recueil, d’environ quatre-vingts textes. Je suis ressorti de chez lui quelques heures après, et n’avais plus que trente-cinq poèmes sous le bras, et encore, des « bribes de poèmes »… Pourtant j’étais heureux du travail que nous avions fait ensemble. Nous nous étions retrouvés, spontanément, autour d’une même idée de la poésie, un souci d’épurer, de s’en tenir à un noyau dur. Je lui en suis très reconnaissant.

Je voudrais remercier certains auteurs à qui j’avais envoyé mon manuscrit, des poètes que j’estime et qui m’avaient encouragé par lettre : Jean-Pierre Lemaire, Philippe Jaccottet, Antoine Emaz et Gérard Bayo. Je remercie également mon éditrice, Florence Issac, pour la confiance qu’elle m’a accordée, et Gérard Bocholier qui, le premier, a publié certains de ces textes, dans la revue Arpa.

Enfin je dois beaucoup à mon ami le poète Roland Reutenauer, qui a relu ces textes avec attention, m’a conseillé, et soutenu.

A plusieurs endroits du livre, il est question de lueurs qui passent entre les arbres. Le français n’a pas de mot pour ça, contrairement au japonais, qui les nomme komorebi. Mais cette lacune du français est peut-être une chance. Aucun mot n’est alors posé comme étiquette. Ce sont d’autres mots qui gravitent, autour de ce qui touche, et qui n’a pas de mot. Par analogie, c’est aussi là que la poésie est nécessaire : des moments essentiels à nos vies, des silences, n’avaient jusque-là trouvé aucun mot pour être reconnus.

Je vous remercie de votre attention.

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