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Prix du premier recueil 2015 - Discours de Judith Chavanne

Discours de présentation par Judith Chavanne

Discours de Judith Chavanne

L'une des grandes difficultés d'un jury qui a la responsabilité de décerner un prix de poésie est de déterminer… ce qu'est la poésie ! Car la poésie, selon les mots de Guillevic, «  la poésie, c'est autre chose ». La définition de cette autre chose fut au coeur de nos débats, de nos interrogations et hésitations pour trancher entre des recueils d'une particulière qualité cette année.

Il nous a semblé néanmoins que la poésie pouvait être regardée comme cette ouverture qui se crée dans le poète, en son intériorité, et qu'il répercute par le poème - son rythme, ses images - jusque dans l'intimité du lecteur : appel de lumière et de sens, appel de conscience, mais toujours à la faveur de l'émotion que procure le réel observé, contemplé avec attention. La poésie – le poème – pense indéniablement – et le poète, et le lecteur aussi – mais l'appréhension qu'on en a n'est pas intellectuelle, car la poésie pense depuis l'émotion et par l'émotion.  

Nous avons reconnu cela dans le recueil de Christophe Langlois, L'amour des longs détours ; nous y avons décelé une fermeté souveraine :

 
        tout tient ensemble
 le ciel dur dans son étrier, le soleil courant sur nous
 pris dans l’air comme une rotule dans le genou
  rien ne peut être arraché à ce monde<
  ni le don des larmes être séparé de l’œil

Aussi bien, une exquise délicatesse :

 
les souliers minuscules clapotent dans l’escalier

 La force et la douceur de la réalité même, comme nous savions les éprouver dans l’enfance, nous sont rendues à travers ce recueil. Effectivement, certains poèmes sortent des gisements de la mémoire, de ces couches profondes qui sont, disait Proust, immédiatement en communication avec le cœur ; par exemple celui où le poète évoque « la sensation du mourir » qui l’a saisi face à un camarade qui a tiré sur lui. Cette réalité-là ne nous est livrée que par morceaux, par éclats venus de loin. Aussi la poésie de Christophe Langlois – en cela bien moderne – ne se présente-t-elle pas comme un discours lié. Elle est plutôt régie par une esthétique de la discontinuité, de l’ellipse ; chaque poème réserve des surprises, parfois avec les mots les plus simples dont le sens est mystérieusement retourné :

J’avais pris
ne m’étais jamais donné
en cela j’étais vierge

Le poète en ce recueil est, on le sent, mû par une soif d'apprendre de la vie, de comprendre, et tout est occasion de cet enseignement. Ainsi s'explique peut-être le sentiment que l'on a parfois d'une succession de poèmes d'intensité inégale : c'est qu'une vie est faite d'événements, mais de jours ordinaires aussi.

Christophe Langlois sait dire, avec une remarquable pudeur, les moments cruciaux ; des moments parfois terribles de douleur  comme dans le poème intitulé « Une seconde » :

Oignon violacé ton petit visage mon étouffée
ce matin-là comme un bras surgi d’un échaffaudage la demi-mort de ma vie
deux tours de cordon
tu ne respirais pas – ô si grande fut ma peur !
ô toi qui vivais ! avec ta poitrine rouge
je t’ai embrassée à bouche-que-veux-tu
sur le coeur sur la tête sur la vie…

Mais Christophe Langlois saisit d'autres moments décisifs, tel celui d'une renaissance, comme il le fait dans « Septembre » :

Au bout de sa course filiale, une nuit
la jeune femme s’aperçut
qu’elle pouvait être mieux que l’ombre d’elle-même
qu’elle avait le droit de n’être plus
l’accusée

du regard bleu éternellement faché

ce qu’elle fit cette nuit-là d’une lettre claire
postée en direction de son père à une adresse inconnue
l’âme du monde le sait

elle sortit amplifiée du néant
au point que sur les places publiques
le courage apparut au front des statues

Entre ces moments de secousse, il y a donc des jours anodins, qui pour autant ne sont pas insignifiants. Tout est expérience, susceptible de livrer un enseignement.

Mais pour recevoir de la vie une leçon, comme un viatique pour poursuivre plus loin, plus consciemment, il faut parfois avoir le courage de la lucidité. Christophe Langlois a ce courage d'entrer et regarder en soi avec vérité, et cet autre courage de dire sa, ses faiblesses :

 
Qu’on ne vous appelle guère
qu’on ne vienne pas à vous
qu’on ne cherche pas en vérité votre compagnie
est une leçon assez dure
qu’il convient d’apprendre plusieurs fois

vous n’êtes pas un centre, il faut s’y faire

    Par le poète ou par d’autres, quelque chose, quelqu’un, peut-être, cherche à se dire, mais cette communication se fait par fragments, par signes incomplets, si bien que « tout reste incertain ou évoqué ». Dieu notamment se fait entendre au poète  comme « le Verbe immense et silencieux » de la cathédrale nous abordant avec l’immobilité de ses visages sculptés, la multiplicité de ses flèches. Il se fait reconnaître à ses actions : « toi qui nous embrasses où que nous fuyions ». Aussi le poète l’appelle-t-il un « nom secret » ou « Inlassable » qui est un adjectif convenant à merveille au père du fils prodigue.

Il y a en effet dans ce recueil un itinéraire spirituel que l'on serait tenté de nommer quête si ce parcours en réalité n'était celui, en quelque sorte, d'une défaite ; il s'agit en effet pour celui qui le réalise de se défaire de résistances, d'une « défiance » écrit même le poète, il s'agit de se laisser gagner par « la lumière du temps » pour découvrir en somme le « beau dieu en (s)oi » dont « le coeur est fait comme un ciel de mai ». Le titre du recueil, L’amour des longs détours, emprunté à saint Augustin, signale quels méandres ont pu précéder la grande rencontre pour celui qui avoue « Je n'étais que détours ».  Les vers traduisent ce chemin erratique, qui associent en effet de manière singulière l’abrupt au sinueux. Mais les détours apparaissent aussi comme ceux du langage indirect qui lui est adressé, les prévenances et les délais de l’amour « inlassable » qui l’attend, le cherche, le prend et le surprend tel qu’il est. C’est le style même de Dieu qui « écrit droit avec des lignes courbes », comme dit le proverbe portugais cher à Claudel, un style auquel le poète s’accoutume au fil de son existence et de ses poèmes.

Si cet itinéraire s'inscrit dans la foi chrétienne, nul besoin au lecteur pourtant de se reconnaître chrétien pour être touché par cette aventure proprement existentielle, le poète cherchant à « être d'ici », et se demandant : « comment te vivre ô ma vie ? ». L'effort du poète pour être, pour être « immédiat et vrai », selon ses termes, se nourrit certes d'une relation à une transcendance, qui se confond pour lui avec Dieu, que d'autres ne sauraient nommer mais peuvent peut-être en lisant, et quelque vague idée qu'ils s’en forment, pressentir, espérer.   

D’ailleurs, si la grande rencontre est celle de Dieu, elle est aussi celle de la femme avec laquelle se noue un amour conjugal. Pas de blason féminin pour reconnaître la femme aimée à laquelle est dédié ce recueil, pas de parole à proprement parler de célébration, car la langue de Christophe Langlois, on l’a dit, est pudique et parce qu’il s’agit, par la parole, d’accorder une présence, une existence, non de tresser à la femme une couronne qui risquerait de la déréaliser. Ainsi cette reconnaissance procède-t-elle par des aveux discrets, des noms comme l’amour seul en invente (« ma riante, ma romane »), un geste anodin qui touche au cœur :

à cette façon de poser ta tasse ma rêveuse
je ne sais quelle espérance m’a transpercé

Mais cette rencontre est à ce point capitale qu’elle permet au poète d’accepter le don qui lui est fait, et tout à la fois de donner et recevoir, au-delà de l’attitude prédatrice qui avait été la sienne, lui qui écrivait “J’avais pris”, on l’a mentionné. Capitale, la rencontre avec la femme l’est encore à ce point qu’elle bouleverse la parole et la syntaxe :

Elle que je ne dors pas
elle que plus j’y pense

elle que ce jour est vraiment jour
la vie possible en son souci
neige en fleurs de Kandinsky

(…)

elle qu’un léger visage près du sien
est le mien maintenant
que mon coeur existe…

Les secousses infligées à la phrase traduisent le séisme de l’amour, de la rencontre avec cette femme, “Elle”, qui transforme le monde et la position que le poète y occupe puisqu’elle lui confère, véritablement, l’existence.

Mais la maitrise de Christophe Langlois se mesure encore à ce qu’il sait dire l’apaisement autant que la commotion, cet apaisement en lequel l’intensité du lien et de l’amour ne sont pas moindres cependant :

Rien n’a de prix que ton sourire
la lumière qui nous lie
et l’esprit embrassé

je le sais

les jours à sec me l’ont assez dit

comme l’eau ton visage porte

un mot de toi et me voici à flot
bondissant vers l’instant
dans la belle ordonnance
d’un navire affrêté pour longtemps

Ce recueil nous offre ainsi un cheminement qui est celui de la quête par chacun de son humanité. Que cette quête passe par un dialogue avec Dieu pour le poète n’empêche pas le lecteur agnostique ou même athée de se sentir concerné tant la démarche et la parole sont vraies, intègres, et ne reculent pas même devant les remises en cause, à la faveur par exemple d’une amitié, celle

de ce garçon qui me demandait pourquoi
je cherche à ce point à être comblé
par Dieu plutôt que par les autres – lui,
(dont) le frais visage, ne craignait pas ses semblables


Lecteurs, lectrices peuvent se reconnaître comme les semblables en effet du poète dont la parole éveille, approfondit leur propre conscience, leur propre intériorité et l’humanité qu’elle abrite. C’est aussi cela que l’on peut espérer de la poésie.