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Prix du premier recueil 2013

Geneviève Boudreau et Antoine Labbé

Le Prix du premier recueil a été remis le 7 octobre 2013 en l'Hôtel de Sully en présence de M. Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux.

La lauréate est Geneviève Boudreau, pour Acquiescer au désordre.


Discours de présentation par Michel Collot

Discours de Michel Collot

C’est la seconde fois que ce prix couronne le recueil d’une poétesse québécoise, ce qui témoigne de la vitalité de la poésie féminine (Geneviève Boudreau est notre quatrième lauréate) et de celle qui s’écrit en langue française hors de France (notre première lauréate venait de Suisse).

C’est l’occasion de rendre hommage au travail d’une grande maison d’édition ; elle s’est placée sous le signe de l’Hexagone, qui renvoie à ses 6 fondateurs mais où s’inscrit aussi peut-être le lien qui unit la littérature québécoise à la France en même temps que son ouverture à d’autres horizons, représentés sur le logo de l’éditeur par autant de H majuscules ornant et ouvrant chacun des côtés de l’hexagone.

Cette figure géométrique, qui associe clôture et ouverture, pourrait d’ailleurs servir d’emblème à la poétique de Geneviève Boudreau, que je me réjouis de rencontrer et que je remercie d’être venue jusqu’à nous pour recevoir ce prix, qu’elle a bien mérité.

Je suis entré dans son livre dès la première page : celle de la couverture et dès sa première ligne, celle du titre : Acquiescer au désordre. Quel beau titre, un peu étrange, voire inquiétant. Il semble faire l’éloge du désordre et pourtant il est parfaitement ordonné. Si l’on est attaché à la mémoire de la poésie française, on ne peut s’empêcher d’y entre un bel hexasyllabe, c’est-à-dire une moitié d’alexandrin, équilibrée comme celui-ci par une césure qui le partage en deux parties égales : acquiescer / au désordre. Et si l’on est sensible à la musique de notre langue, on remarquera que ses 6 voyelles, d’ailleurs discrètement modulées (è ouvert, é fermés, o ouvert, o fermé) s’appuient tantôt sur des consonnes dures (gutturales et dentales) et sur de douces consonnes continues (s, r, z), pour donner à ce titre un son à la fois doux et rugueux.

Cette symétrie et cette euphonie sont d’autant plus remarquables et surprenantes que ce titre pourrait être compris comme un appel au désordre. Acquiescer au désordre, n’est-ce pas la porte ouverte à tous les excès dont une certaine poésie contemporaine est coutumière et qui sont censés caractériser la modernité poétique et artistique.

Or il me semble qu’il n’en est rien. Acquiescer au désordre, c’est y consentir, puisque nous ne pouvons aujourd’hui y échapper, pas plus dans nos viens personnelles que dans nos sociétés, mais c’est aussi tenter de l’apaiser comme le suggère l’étymologie du verbe acquiescer : acquiescer au désordre, c’est faire la paix avec lui et sans doute avec soi-même.

Il y a dans ce titre une sérénité paradoxale : ce qu’il nous propose, ce n’est pas de se résigner au désordre mais de l’intégrer dans un ordre plus ample, plus vivant et moins factice que les lois rigides qu’on tente d’imposer au moi, au monde et aux mots.

Longtemps la poésie s’est enfermée dans un carcan de règles qui, certes, garantissaient une certaine harmonie entre les mots, entre le poème et ses lecteurs, mais qui bridaient la créativité et la personnalité du poète.

En se tournant vers la poésie, Geneviève Boudreau a peut-être cherché à mettre de l’ordre dans ses mots et dans sa vie. Mais en choisissant la prose, elle s’est donné la forme la plus libre qui soit, pour pouvoir accueillir en elle ses désarrois les plus intimes comme les mouvements chaotiques de notre monde.

Le miracle de cette prose, c’est qu’au lieu de s’épandre et de se répandre en tous sens, elle a su se donner des limites et sa propre mesure. Les poèmes qui composent ce livre sont assez brefs, ils tiennent tous dans un quadrilatère typographique qui se détache fermement sur la page. Et, en leur sein, la succession des phrases, assez courtes pour la plupart mais de longueur et construction toujours variées, s’enchaîne selon un rythme étonnamment juste, qui n’est jamais le même :

> Lire par exemple p. 17

Le rythme, qui n’est pas réservé au vers, n’est pas une régularité métronomique ; il associe régularité et diversité : il est, selon la définition qu’en donnait Platon, chère à Pierre Oster, un ordre du mouvement.

Sans vouloir faire rougir la lauréate (mais j’avoue que j’aimerais bien le faire), on peut dire qu’elle a réalisé le rêve baudelairien d’une « prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme ».

L’invention du poème en prose en prose est historiquement liée au besoin d’exprimer à la fois « les soubresauts de la conscience » et les turbulences de la ville moderne. Le recueil de Geneviève Boudreau fait alterner l’évocation des bords de mer et celle de l’océan des mégapoles modernes, et l’une des ses réussites, c’est d’y avoir associé de façon étroite et subtile l’expression du moi à la présence du monde, naturel ou urbain.

Du début à la fin de son livre, l’auteure nous fait pénétrer dans l’intimité du dialogue qu’elle entretient avec elle-même par l’intermédiaire du pronom tu, qui en même temps, ne peut manquer de s’adresser au lecteur pour l’inviter à partager ses impressions et ses émotions. Leur expression est d’autant plus intense et communicative, qu’elle ne laisse guère de place à l’effusion et reste contenue dans les limites d’une sobriété qui donne à chaque poème une secrète vibration. Tout au plus laisse-t-elle par instants affleurer discrètement l’évocation d’un amour qui est peut-être au cœur de ces poèmes apparemment si maîtrisés et si distancés :

> Lire par exemple p. 34

Ce qui me touche tout particulièrement dans ces poèmes, c’est que cette exploration du plus intime est constamment liée à une attention aiguë aux choses du dehors. Ce lyrisme n’est pas l’expression d’une subjectivité enfermée en elle-même mais il véhicule une émotion née à la rencontre du moi, du monde et des mots : c’est un « lyrisme de la réalité » pour reprendre une formule de Reverdy. Il incarne les états d’âme du poète dans la matière du monde et des mots pour produire la « matière-émotion » chère à René Char. L’intérieur et l’extérieur se confondent dans un même paysage :

> Lire p. 18

Il y a dans ce recueil une sorte d’intimisme cosmique qui relie le corps du poète à la chair du monde

> Lire p. 58

Le monde qui entoure l’auteure semble tout autant qu’elle en proie au désordre et au désarroi, qu’il s’agisse d’une grève où la mer rejette débris naturels et déchets humains, ou des rues d’une ville jonchées d’emballages usagés :

> Lire p. 78 puis p. 64

En réponse à cet univers en proie au chaos, le langage semble lui-même se désarticuler, les mots « s’émiettent » (p. 37), les liaisons manquent entre les phrases. Et pourtant, nous l’avons vu, Geneviève Boudreau a su, avec un art qu’on admire chez un si jeune auteur, tisser toutes ces bribes d’énoncés et ces éclats de monde pour leur donner une consistance et une continuité, réinventée à chaque poème et qui caractérise aussi la construction du livre, fermement organisé en quatre parties, entre lesquelles se nouent de subtils fils conducteurs et s’entendent de nombreux échos.

Comme si l’écriture s’avérait capable de réparer la trame trouée du monde et de l’existence, l’acte même de nommer leur permettant d’échapper à la destruction : « Naufragée, tu nommes le monde » (p. 78).

Cette démarche me semble fidèle à ce qui encore à mes yeux une des tâches essentielles de la poésie, qui est d’ordre à la fois éthique et esthétique : tenter de faire du chaos qui règne dans nos vies et dans nos villes un cosmos vivable et habitable, ou plutôt un chaosmos, pour emprunter à Joyce un mot-valise que d’autres ont repris depuis.

Acquiescer au désordre, c’est refuser de l’occulter en se réfugiant sans une forme fixe et artificielle, c’est accueillir dans le cadre souple du poème en prose les mouvements chaotiques de l’âme, du monde et du langage sans les figer mais en les ordonnant selon un rythme qui les exprime et les apaise.

De cette tension entre chaos et cosmos naît une beauté singulière, d’autant plus convaincante qu’elle se confronte constamment à ce qui semble la nier ; « on a tant besoin de beauté aux côtés de la mort », dit le vieil Arkel dans Pelléas et Mélisande.

Je remercie Geneviève Boudreau d’avoir su défendre et illustrer dans son livre, et d’incarner par sa présence ici ce soir, cette beauté qu’il est parfois de bon ton aujourd’hui dans les arts et les lettres de tourner en dérision, mais qui est peut-être seule à pouvoir éclairer quelque peu la difficile condition de l’homme moderne.


Discours de Geneviève Boudreau

Discours de Geneviève Boudreau

Monsieur le conseiller d’État et président du Centre des monuments nationaux, Monsieur le président de la Fondation pour la poésie, membres du jury, Mesdames et Messieurs, merci de m’accueillir aujourd’hui parmi vous.

Je suis née aux Îles-de-la-Madeleine, un petit archipel dont la culture est à la fois acadienne et québécoise, et qui est situé au milieu du golfe Saint-Laurent. De là, aucune terre en vue, seulement la mer et son odeur salée. Je ne sais pas si mon insularité m’a prédisposée à une certaine forme d’écriture poétique, mais je sais qu’elle a déterminé mon rapport à l’espace, aux étendues démesurées, et à une beauté austère. Je sais aussi que mon départ de l’archipel allait inscrire profondément en moi le déracinement et l’altérité, notions qui se retrouvent au cœur de ma poésie.

J’ai commencé l’écriture de mon recueil alors que je poursuivais mes recherches universitaires de deuxième cycle sur Hector de Saint-Denys Garneau, une figure majeure du paysage poétique québécois. Son œuvre littéraire présente une quête identitaire intransigeante, et pose la question du rapport au sacré, à la poésie et à l’idéal. Peu à peu, j’en suis moi-même venue à me poser des questions sur ma propre identité, et la poésie a été le moyen d’investiguer ce qui m’échappait. C’était ma façon d’interroger une réalité que je ne comprenais pas. Qui étais-je? Je crois que très longtemps j’ai cherché une réponse à cette question, une vérité qui serait le fondement de mon existence et qui m’éviterait la perte, l’égarement ou l’éparpillement. Je n’arrivais pas à trouver ma place dans une ville qui, comme le dit Saint-Denys Garneau, « coupe le regard au début/ Coupe à l’épaule le regard manchot». En moi subsistaient des espaces sans mesure et une réalité qui me dépassait, ne se livrant que par fragments désordonnés. Je portais en moi mille contradictions comme une déchirure. Par-delà mon incompréhension demeuraient les mots et la beauté du monde dans ses manifestations les plus ordinaires, les plus invisibles et fragiles – dans sa distance aussi, distance qui est, l’écrivait Louise Dupré, « l’humanité d’un regard désormais tourné vers le gris-bleu de la lumière ».

Au fil des mots, j’ai compris que la question que je reconduisais de poème en poème était plus importante que la réponse à laquelle j’aurais pu parvenir. Que la vie elle-même est dépourvue de sens univoque, et que les sens qu’on décèle sont souvent des façades superficielles desquelles il est nécessaire de se départir pour toucher à la vie elle-même, à sa densité, à sa mouvance. Les contraires ont cessé d’être contradictoires pour appartenir à un même mouvement. La démarche de mon recueil a été celle d’une acceptation croissante de la complexité du monde, de son désordre. Elle a été celle d’un dépouillement progressif des apparences et des certitudes pour permettre une rencontre authentique et fragile au cœur des choses, où l’on s’approche sans cesse d’une vérité qui toujours s’éloigne et se démultiplie, où l’on accepte de se dépouiller de tout ce qui nous protège pour parvenir à une plus grande authenticité et refaire la nudité du monde. C’est alors qu’on touche réellement au poème et à soi.

Ce recueil a été pour moi une parole essentielle, une parole me permettant d’investiguer mon rapport au monde. Je suis heureuse qu’il ait pu trouver écho si loin des berges qui m’ont vu grandir, qu’il ait pu être, un instant, l’objet d’un partage et d’une rencontre. On espère toujours que ce qu’on écrit dans la solitude parvienne à se glisser dans la rumeur des jours. Par ce prix, je sais désormais qu’une telle rencontre a eu lieu. Je ne saurais exprimer à quel point j’en suis profondément touchée.

J’aimerais remercier de tout cœur la Fondation Antoine et Marie-Hélène Labbé, son Président et les membres du jury pour l’immense honneur que vous me faites et dont je vous suis extrêmement reconnaissante. Je tâcherai de m’en rendre digne en continuant de tendre l’oreille aux bruits les plus ténus du monde.

Merci également à ma maison d’édition, L’Hexagone, qui fête ses soixante ans, à Danielle Fournier, qui a cru en une parole poétique attentive et discrète, à Claude Paradis, pour son soutien, et à mon amoureux, lui aussi poète.

Et je voudrais terminer en adressant un remerciement tout spécial à la communauté de La Romaine et à ses jeunes. Il y a un an, j’ai fait un voyage dans l’innuassi, la terre innue. Depuis, le lieu est resté ancré en moi, quelque chose qui n’est pas résolu habite et nourrit mon écriture, cherche à dire le caractère exceptionnel de cette rencontre et l’espoir de voir s’effriter nos solitudes. Merci aux jeunes de La Romaine pour avoir transformé mon regard et donné naissance à ce nouveau projet d’écriture.

Encore une fois, merci.