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Prix du premier recueil 2013 - Discours de Michel Collot

Discours de présentation par Michel Collot

Discours de Michel Collot

C’est la seconde fois que ce prix couronne le recueil d’une poétesse québécoise, ce qui témoigne de la vitalité de la poésie féminine (Geneviève Boudreau est notre quatrième lauréate) et de celle qui s’écrit en langue française hors de France (notre première lauréate venait de Suisse).

C’est l’occasion de rendre hommage au travail d’une grande maison d’édition ; elle s’est placée sous le signe de l’Hexagone, qui renvoie à ses 6 fondateurs mais où s’inscrit aussi peut-être le lien qui unit la littérature québécoise à la France en même temps que son ouverture à d’autres horizons, représentés sur le logo de l’éditeur par autant de H majuscules ornant et ouvrant chacun des côtés de l’hexagone.

Cette figure géométrique, qui associe clôture et ouverture, pourrait d’ailleurs servir d’emblème à la poétique de Geneviève Boudreau, que je me réjouis de rencontrer et que je remercie d’être venue jusqu’à nous pour recevoir ce prix, qu’elle a bien mérité.

Je suis entré dans son livre dès la première page : celle de la couverture et dès sa première ligne, celle du titre : Acquiescer au désordre. Quel beau titre, un peu étrange, voire inquiétant. Il semble faire l’éloge du désordre et pourtant il est parfaitement ordonné. Si l’on est attaché à la mémoire de la poésie française, on ne peut s’empêcher d’y entre un bel hexasyllabe, c’est-à-dire une moitié d’alexandrin, équilibrée comme celui-ci par une césure qui le partage en deux parties égales : acquiescer / au désordre. Et si l’on est sensible à la musique de notre langue, on remarquera que ses 6 voyelles, d’ailleurs discrètement modulées (è ouvert, é fermés, o ouvert, o fermé) s’appuient tantôt sur des consonnes dures (gutturales et dentales) et sur de douces consonnes continues (s, r, z), pour donner à ce titre un son à la fois doux et rugueux.

Cette symétrie et cette euphonie sont d’autant plus remarquables et surprenantes que ce titre pourrait être compris comme un appel au désordre. Acquiescer au désordre, n’est-ce pas la porte ouverte à tous les excès dont une certaine poésie contemporaine est coutumière et qui sont censés caractériser la modernité poétique et artistique.

Or il me semble qu’il n’en est rien. Acquiescer au désordre, c’est y consentir, puisque nous ne pouvons aujourd’hui y échapper, pas plus dans nos viens personnelles que dans nos sociétés, mais c’est aussi tenter de l’apaiser comme le suggère l’étymologie du verbe acquiescer : acquiescer au désordre, c’est faire la paix avec lui et sans doute avec soi-même.

Il y a dans ce titre une sérénité paradoxale : ce qu’il nous propose, ce n’est pas de se résigner au désordre mais de l’intégrer dans un ordre plus ample, plus vivant et moins factice que les lois rigides qu’on tente d’imposer au moi, au monde et aux mots.

Longtemps la poésie s’est enfermée dans un carcan de règles qui, certes, garantissaient une certaine harmonie entre les mots, entre le poème et ses lecteurs, mais qui bridaient la créativité et la personnalité du poète.

En se tournant vers la poésie, Geneviève Boudreau a peut-être cherché à mettre de l’ordre dans ses mots et dans sa vie. Mais en choisissant la prose, elle s’est donné la forme la plus libre qui soit, pour pouvoir accueillir en elle ses désarrois les plus intimes comme les mouvements chaotiques de notre monde.

Le miracle de cette prose, c’est qu’au lieu de s’épandre et de se répandre en tous sens, elle a su se donner des limites et sa propre mesure. Les poèmes qui composent ce livre sont assez brefs, ils tiennent tous dans un quadrilatère typographique qui se détache fermement sur la page. Et, en leur sein, la succession des phrases, assez courtes pour la plupart mais de longueur et construction toujours variées, s’enchaîne selon un rythme étonnamment juste, qui n’est jamais le même :

> Lire par exemple p. 17

Le rythme, qui n’est pas réservé au vers, n’est pas une régularité métronomique ; il associe régularité et diversité : il est, selon la définition qu’en donnait Platon, chère à Pierre Oster, un ordre du mouvement.

Sans vouloir faire rougir la lauréate (mais j’avoue que j’aimerais bien le faire), on peut dire qu’elle a réalisé le rêve baudelairien d’une « prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme ».

L’invention du poème en prose en prose est historiquement liée au besoin d’exprimer à la fois « les soubresauts de la conscience » et les turbulences de la ville moderne. Le recueil de Geneviève Boudreau fait alterner l’évocation des bords de mer et celle de l’océan des mégapoles modernes, et l’une des ses réussites, c’est d’y avoir associé de façon étroite et subtile l’expression du moi à la présence du monde, naturel ou urbain.

Du début à la fin de son livre, l’auteure nous fait pénétrer dans l’intimité du dialogue qu’elle entretient avec elle-même par l’intermédiaire du pronom tu, qui en même temps, ne peut manquer de s’adresser au lecteur pour l’inviter à partager ses impressions et ses émotions. Leur expression est d’autant plus intense et communicative, qu’elle ne laisse guère de place à l’effusion et reste contenue dans les limites d’une sobriété qui donne à chaque poème une secrète vibration. Tout au plus laisse-t-elle par instants affleurer discrètement l’évocation d’un amour qui est peut-être au cœur de ces poèmes apparemment si maîtrisés et si distancés :

> Lire par exemple p. 34

Ce qui me touche tout particulièrement dans ces poèmes, c’est que cette exploration du plus intime est constamment liée à une attention aiguë aux choses du dehors. Ce lyrisme n’est pas l’expression d’une subjectivité enfermée en elle-même mais il véhicule une émotion née à la rencontre du moi, du monde et des mots : c’est un « lyrisme de la réalité » pour reprendre une formule de Reverdy. Il incarne les états d’âme du poète dans la matière du monde et des mots pour produire la « matière-émotion » chère à René Char. L’intérieur et l’extérieur se confondent dans un même paysage :

> Lire p. 18

Il y a dans ce recueil une sorte d’intimisme cosmique qui relie le corps du poète à la chair du monde

> Lire p. 58

Le monde qui entoure l’auteure semble tout autant qu’elle en proie au désordre et au désarroi, qu’il s’agisse d’une grève où la mer rejette débris naturels et déchets humains, ou des rues d’une ville jonchées d’emballages usagés :

> Lire p. 78 puis p. 64

En réponse à cet univers en proie au chaos, le langage semble lui-même se désarticuler, les mots « s’émiettent » (p. 37), les liaisons manquent entre les phrases. Et pourtant, nous l’avons vu, Geneviève Boudreau a su, avec un art qu’on admire chez un si jeune auteur, tisser toutes ces bribes d’énoncés et ces éclats de monde pour leur donner une consistance et une continuité, réinventée à chaque poème et qui caractérise aussi la construction du livre, fermement organisé en quatre parties, entre lesquelles se nouent de subtils fils conducteurs et s’entendent de nombreux échos.

Comme si l’écriture s’avérait capable de réparer la trame trouée du monde et de l’existence, l’acte même de nommer leur permettant d’échapper à la destruction : « Naufragée, tu nommes le monde » (p. 78).

Cette démarche me semble fidèle à ce qui encore à mes yeux une des tâches essentielles de la poésie, qui est d’ordre à la fois éthique et esthétique : tenter de faire du chaos qui règne dans nos vies et dans nos villes un cosmos vivable et habitable, ou plutôt un chaosmos, pour emprunter à Joyce un mot-valise que d’autres ont repris depuis.

Acquiescer au désordre, c’est refuser de l’occulter en se réfugiant sans une forme fixe et artificielle, c’est accueillir dans le cadre souple du poème en prose les mouvements chaotiques de l’âme, du monde et du langage sans les figer mais en les ordonnant selon un rythme qui les exprime et les apaise.

De cette tension entre chaos et cosmos naît une beauté singulière, d’autant plus convaincante qu’elle se confronte constamment à ce qui semble la nier ; « on a tant besoin de beauté aux côtés de la mort », dit le vieil Arkel dans Pelléas et Mélisande.

Je remercie Geneviève Boudreau d’avoir su défendre et illustrer dans son livre, et d’incarner par sa présence ici ce soir, cette beauté qu’il est parfois de bon ton aujourd’hui dans les arts et les lettres de tourner en dérision, mais qui est peut-être seule à pouvoir éclairer quelque peu la difficile condition de l’homme moderne.