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Prix du premier recueil 2013 - Discours de Geneviève Boudreau

Discours de Geneviève Boudreau

Discours de Geneviève Boudreau

Monsieur le conseiller d’État et président du Centre des monuments nationaux, Monsieur le président de la Fondation pour la poésie, membres du jury, Mesdames et Messieurs, merci de m’accueillir aujourd’hui parmi vous.

Je suis née aux Îles-de-la-Madeleine, un petit archipel dont la culture est à la fois acadienne et québécoise, et qui est situé au milieu du golfe Saint-Laurent. De là, aucune terre en vue, seulement la mer et son odeur salée. Je ne sais pas si mon insularité m’a prédisposée à une certaine forme d’écriture poétique, mais je sais qu’elle a déterminé mon rapport à l’espace, aux étendues démesurées, et à une beauté austère. Je sais aussi que mon départ de l’archipel allait inscrire profondément en moi le déracinement et l’altérité, notions qui se retrouvent au cœur de ma poésie.

J’ai commencé l’écriture de mon recueil alors que je poursuivais mes recherches universitaires de deuxième cycle sur Hector de Saint-Denys Garneau, une figure majeure du paysage poétique québécois. Son œuvre littéraire présente une quête identitaire intransigeante, et pose la question du rapport au sacré, à la poésie et à l’idéal. Peu à peu, j’en suis moi-même venue à me poser des questions sur ma propre identité, et la poésie a été le moyen d’investiguer ce qui m’échappait. C’était ma façon d’interroger une réalité que je ne comprenais pas. Qui étais-je? Je crois que très longtemps j’ai cherché une réponse à cette question, une vérité qui serait le fondement de mon existence et qui m’éviterait la perte, l’égarement ou l’éparpillement. Je n’arrivais pas à trouver ma place dans une ville qui, comme le dit Saint-Denys Garneau, « coupe le regard au début/ Coupe à l’épaule le regard manchot». En moi subsistaient des espaces sans mesure et une réalité qui me dépassait, ne se livrant que par fragments désordonnés. Je portais en moi mille contradictions comme une déchirure. Par-delà mon incompréhension demeuraient les mots et la beauté du monde dans ses manifestations les plus ordinaires, les plus invisibles et fragiles – dans sa distance aussi, distance qui est, l’écrivait Louise Dupré, « l’humanité d’un regard désormais tourné vers le gris-bleu de la lumière ».

Au fil des mots, j’ai compris que la question que je reconduisais de poème en poème était plus importante que la réponse à laquelle j’aurais pu parvenir. Que la vie elle-même est dépourvue de sens univoque, et que les sens qu’on décèle sont souvent des façades superficielles desquelles il est nécessaire de se départir pour toucher à la vie elle-même, à sa densité, à sa mouvance. Les contraires ont cessé d’être contradictoires pour appartenir à un même mouvement. La démarche de mon recueil a été celle d’une acceptation croissante de la complexité du monde, de son désordre. Elle a été celle d’un dépouillement progressif des apparences et des certitudes pour permettre une rencontre authentique et fragile au cœur des choses, où l’on s’approche sans cesse d’une vérité qui toujours s’éloigne et se démultiplie, où l’on accepte de se dépouiller de tout ce qui nous protège pour parvenir à une plus grande authenticité et refaire la nudité du monde. C’est alors qu’on touche réellement au poème et à soi.

Ce recueil a été pour moi une parole essentielle, une parole me permettant d’investiguer mon rapport au monde. Je suis heureuse qu’il ait pu trouver écho si loin des berges qui m’ont vu grandir, qu’il ait pu être, un instant, l’objet d’un partage et d’une rencontre. On espère toujours que ce qu’on écrit dans la solitude parvienne à se glisser dans la rumeur des jours. Par ce prix, je sais désormais qu’une telle rencontre a eu lieu. Je ne saurais exprimer à quel point j’en suis profondément touchée.

J’aimerais remercier de tout cœur la Fondation Antoine et Marie-Hélène Labbé, son Président et les membres du jury pour l’immense honneur que vous me faites et dont je vous suis extrêmement reconnaissante. Je tâcherai de m’en rendre digne en continuant de tendre l’oreille aux bruits les plus ténus du monde.

Merci également à ma maison d’édition, L’Hexagone, qui fête ses soixante ans, à Danielle Fournier, qui a cru en une parole poétique attentive et discrète, à Claude Paradis, pour son soutien, et à mon amoureux, lui aussi poète.

Et je voudrais terminer en adressant un remerciement tout spécial à la communauté de La Romaine et à ses jeunes. Il y a un an, j’ai fait un voyage dans l’innuassi, la terre innue. Depuis, le lieu est resté ancré en moi, quelque chose qui n’est pas résolu habite et nourrit mon écriture, cherche à dire le caractère exceptionnel de cette rencontre et l’espoir de voir s’effriter nos solitudes. Merci aux jeunes de La Romaine pour avoir transformé mon regard et donné naissance à ce nouveau projet d’écriture.

Encore une fois, merci.