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Prix du premier recueil 2012

Blandine Merle et Antoine Labbé

Le Prix du premier recueil a été remis le 27 septembre 2012 à la Bibliothèque de l'Arsenal en présence de M. Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France.

La lauréate est Blandine Merle, pour Par obole.


Discours de présentation par Jean-Pierre Lemaire, lu par Judith Chavanne

Discours de Jean-Pierre Lemaire, lu par Judith Chavanne

Dès les premières pages, on est saisi par la force et la nouveauté de cette écriture : force de présence des choses, et singulièrement des corps – le monde de Blandine Merle n’est pas un monde purement verbal où les mots sont sans poids, comme il arrive trop souvent :

« au début, des bols en enfilade
(même pour son père ivre mort)
qu’elle emplissait de café puis de lait,

d’allers et de retours,

avec le filet d’un air appris que
pour l’occasion elle osait murmurer,
comme s’il était à boire» (p.42)

Mais on est saisi aussi par la force de présence des mots entre lesquels apparaissent des abîmes et des « jonctions » inhabituels :

« pour le chat sur le seuil l’écuelle se remplit :
affairée à l’évier, la femme se souvient
d’une tache sur le plancher
en s’approchant, elle remonte jusqu’aux draps,
à l’étau du lit dont l’amour fut gâché
à la pluie cette nuit-là, discontinue et lâche

l’eau du robinet la confond, le long des joues
où les réminiscences affleurent». (p. 41)

Ce sont des poèmes du corps intime, dans l’étreinte, la toilette, l’allaitement – qui portent la trace d’une expérience souvent douloureuse, associée au feu, au fer et au sang dans la première section intitulée « Sanguines » :

« au plus fort de l’étreinte quand elle n’est pas voulue
le ciel se désengage et perd pied

comme la chair dans l’étau de la chair
vire au rouge
et par longs suintements s’égoutte

la pluie ne pourra rien laver
de ce qui s’incendie puis coule à la dérive

sur l’échancrure des jambes ». (p. 16)

On comprend que cette expérience traumatisante ait appelé une mise à distance dont la poésie était le moyen ; aussi les poèmes sont-ils parsemés d’allusions à l’univers de l’image : le miroir bien sûr, qui donne son nom à la deuxième section « Au miroir », le cinéma, car le recueil de Blandine Merle s’appuie sur le film de Robert Bresson, Mouchette, qui lui-même adapte le roman de Bernanos, Nouvelle histoire de Mouchette ; aussi lit-on des expressions telles que « plan séquence », « la caméra », « l’écran »). Le théâtre est également présent (« il reste, écrit Blandine Merle, le théâtre éclairé d’un dos »). On peut y ajouter le recours à une certaine imagerie chrétienne, dantesque en particulier, de l’enfer et du purgatoire ; ainsi dans l’épigraphe initiale, puis dans divers poèmes où l’image de l’enfer est insistante :

« l’enfer de tout bois fait son feu

on voit les pages de la presse masculine
s’enliser, loin des kiosques, dans l’ardeur décuplée
puisque les flammes s’en mêlent

le sol sailli par les bûches déverse
des salves rougeoyantes que le plafond relaie
dans la hauteur de sa voûte (la surface du visage)» (p. 19)

Et, juste après ce poème, un autre, lui aussi marqué par l’image de l’enfer :

« au passage, vois
le corps s’élancer par gestes automates :

ultime supplication vers la sortie
mais chaque tour de bras pave
l’enfer un peu plus

l’âme trébuche, se dépeçant :
haillons pendus au bout des doigts,

épave hors de portée comme un arrêt sur image. » (p. 20)

Pourtant, si j’ose dire, on ne voit rien : des fragments de nu, de décor. L’image ne se développe jamais en représentation qui trahirait cette expérience intime du corps et de l’âme, cette douleur du rapport à soi. À partir des images qui se présentent, Blandine Merle va faire un travail de coupure et de couture, un travail à coups de ciseaux et de colle qui rapproche et superpose des aperçus du corps et des échappées sur le monde, qui fond ensemble la chair et les mouvements du dehors, les sensations d’un viol et le choc des auto-tamponneuses, ou, de manière plus discrète et terrible, peut-être, l’eau d’un bouquet et les « pertes » du corps féminin :

« retour au départ,
initiale case dont l’amour est absent

n’y allez pas

ce ne sont que contents de gestes

soupirés, tremblés

que des infirmiers double-cadenasseraient comme si

comme si les jattes n’avaient besoin de fleurs

dans l’embrasure l’eau du bouquet
râle et s’écoule,
la vie à perte. » (p. 37)

On pense ici à Francis Bacon. Cet art des raccourcis et des « raccords » (titre de la troisième section) impose au lecteur un va-et-vient entre l’image qui permet de respirer et une soudaine proximité physique où la syntaxe s’interrompt, proche de l’inarticulé. La phrase, le poème bifurquent sans cesse, changent de structure :

« les gouttes d’une pluie sableuse
chues avec l’image d’un prince

contre la vitre
alors la glaise, attendre
qu’on vous refasse (ou de la côte d’Adam)

le poste de radio allumé en sourdine
contre les stores baissés

et réajustant les bretelles
dans l’interstice du demi-jour. »

Pas d’essor lyrique, mais une sorte de boiterie agile, une claudication avec une béquille et une aile comme dit le Rodrigue du Soulier de satin : des strophes courtes, de longueur variable, aux vers inégaux, dont certains en italiques pour signaler une citation, une réminiscence, une voix différente ; ainsi avec ce poème dont le premier vers est emprunté à l’un des personnages douloureux de Beckett :

« ça pue dans tout l’univers
la proposition, simple, requiert
pour le monde qu’elle enclôt :

l’ivoire du drap, les épingles à tête
dans des cheveux noués,
les veines tout autant en matière de nœud

un miroir donc, avec sa quadrature
où achoppe l’image en train de s’interposer. » (p.28)

Dans ce patient travail de symbolisation de l’indicible, le papier, la page sont présents à côté du corps dans une commune opération de « tri » et de recomposition, d’accommodation :

« ça s’écrit comme ça :
avec une fenêtre devant soi

ou derrière,
(les lunettes parfois peuvent faire office)

sur la page où se déploie la faim,
par effet de miroir un bol est d’abord vu,

lapé,
évidé
jusqu’à l’abord du sein –

la bouche parcimonieuse
à peine
se sera entrouverte » (p. 56)

Il sort de ce recueil le portrait éclaté, émouvant, d’une jeune femme où nous pouvons aussi discerner le nôtre. « Le profil d’un autre, écrivait Reverdy, mais tes yeux » (« Fausse porte ou portrait »)

Ce portrait inscrit sur l’obole et la parabole, Blandine Merle nous en fait le don pour que nous la reconnaissions, pour que nous nous y reconnaissions.


Discours de Blandine Merle

Discours de Blandine Merle

D’avoir grandi dans une chambre à moi, d’avoir grandi aimée, choyée paisiblement, qu’y a-t-il, adulte, à écrire ?

Sans la maudire, cette vie rangée m’est en effet longtemps apparue, en regard de celles, tumultueuses, d’écrivains que, dès l’enfance, je sacralisais, impropre à faire naître une vocation artistique.

Obscurément, je sens pourtant que c’est bien dès l’enfance que se trouve la voix qui justifie qu’on écrive, celle dont Sylvia Plath dit qu’elle « refuse de se taire ».

Je cherche cette voix. Je me revois debout, devant l’unique fenêtre aux rideaux roses de ma chambre, en train d’attendre l’arrivée de mes grands-parents, suspendue entre le désir de leur présence et la peine, anticipée, de leur départ inéluctablement qui viendrait. Comment accepter que les choses passent et finissent quand on les aime ? Comment oublier ensuite, au cœur même de la présence, qu’elle ne sera comblée qu’un instant ; oublier que le bruit impromptu de la sonnette contient déjà celui de la porte qui, quelques jours plus tard, se refermera ? Je guettais chaque voiture, son bruit dans le lointain, puis ses phares si c’était le soir, avec une joie qu’intensifiait douloureusement la perspective de la solitude dont l’inévitable séparation serait suivie. Et au cours d’une de ces attentes, je me souviens avoir ressenti avec force que le pire serait néanmoins de ne jamais vieillir ni mourir, d’être condamné à la jeunesse. Dès lors, à défaut de pouvoir retenir les êtres et les choses, un seul impératif : vivre en fidélité avec eux.

Il manque à ce tableau de mon enfance pour qu’il soit complet la présence des livres. Ils ont très tôt été là. Je tends la main et trouve les Frères Karamazov. Je repense à l’un de ces trois frères, Dimitri, celui qu’on accuse d’avoir tué son père. Lors de son procès, un témoin imprévu survient et proclame le meurtre impossible car Dimitri est un homme de bien. Il le sait, sans douter ni pouvoir douter : il n’y a pas longtemps, le jeune homme est venu le trouver pour le remercier, vingt-trois ans plus tard, de la livre de noisettes qu’il lui avait donnée lorsqu’il était enfant. L’homme sachant garder et honorer un tel souvenir ne peut pas être l’assassin de son père. Cet homme-là a refusé de taire la voix émue jusqu’aux entrailles de son enfance. Et ce refus est un rempart contre la mort.

C’est donc ici, près de cette fenêtre et des livres, que j’ai fait le vœu, non pas d’écrire, mais de ne pas taire la voix impérieuse qui réclame de vivre relié aux autres, à chaque instant. Devenir médecin me semblait alors la seule manière d’y parvenir.

Mais pour être fidèle à cette voix, j’ai dû déplacer mes rêves. Je ne serai pas médecin.

Je crois avoir accepté d’écrire le jour où j’ai découvert qu’en écrivant nous ne sommes pas seuls, qu’il y a, nous précédant, quelqu’un qui vient de loin et qui a faim.

Chaque fois que j’écris, je délimite un sujet ; cependant, très vite et invariablement je me retrouve devant la fenêtre à guetter le visage qui arrive, croire qu’il arrive, regretter qu’il soit si lent, guetter de nouveau, et les brouillons s’accumulent dans la corbeille à papiers. Je suis tentée par le découragement mais une cohorte d’amis et de proches est là, j’en aperçois ce soir quelques-uns, qui tacitement me soutient. Quand finalement on sonne à la porte, c’est toujours par surprise. Nous n’avons plus qu’à l’ouvrir et accueillir le visage qui s’annonce, de proportion variable avec celui que l’on imaginait. Pour écrire mon premier recueil, je guettais le visage de ma tante ; j’ai vu un dos, des mains qui versaient du lait et quand j’ai ouvert la porte, j’ai trouvé celui de Mouchette, l’héroïne de Bernanos. Par surprise, et par surcroît. Lorsque les mots conviennent enfin, ils dépassent toujours notre intention. Ils sont plus justes, parce qu’ils rassasient. Sans l’édition, ce rassasiement, que je ressens quotidiennement à lire, serait impossible. Je remercie Jean-François Manier et les éditions Cheyne d’avoir permis que Par obole soit mon premier recueil.

Tout passe. Nos vies, et les livres. Mes grands-parents sont repartis. Mais j’ai pu les laisser repartir parce que dans l’intervalle, entre l’attente et le départ, il y a eu cette fenêtre devenue miroir, et j’ai en eux, en leurs silhouettes fragiles et parcheminées, reconnu mon propre visage. Par surprise et par surcroît je l’ai reconnu et reçu comme je reçois aujourd’hui, à travers le prix du premier recueil, la confiance que vous me faites l’honneur, Monsieur le Président de la Bibliothèque Nationale de France, Monsieur le Président, Madame la Directrice et membres du jury de la Fondation L.A Finances pour la poésie, de m’accorder et dont je vous suis infiniment reconnaissante. De cette confiance, qui me parvient au cœur de ma jeunesse, j’espère pouvoir me montrer digne en continuant à essayer d’écrire à la lumière seule des livres de noisettes dont la vie, inlassablement et imprévisiblement, nous fait l’obole.