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Prix du premier recueil 2012 - Discours de Jean-Pierre Lemaire

Discours de présentation par Jean-Pierre Lemaire, lu par Judith Chavanne

Discours de Jean-Pierre Lemaire, lu par Judith Chavanne

Dès les premières pages, on est saisi par la force et la nouveauté de cette écriture : force de présence des choses, et singulièrement des corps – le monde de Blandine Merle n’est pas un monde purement verbal où les mots sont sans poids, comme il arrive trop souvent :

« au début, des bols en enfilade
(même pour son père ivre mort)
qu’elle emplissait de café puis de lait,

d’allers et de retours,

avec le filet d’un air appris que
pour l’occasion elle osait murmurer,
comme s’il était à boire» (p.42)

Mais on est saisi aussi par la force de présence des mots entre lesquels apparaissent des abîmes et des « jonctions » inhabituels :

« pour le chat sur le seuil l’écuelle se remplit :
affairée à l’évier, la femme se souvient
d’une tache sur le plancher
en s’approchant, elle remonte jusqu’aux draps,
à l’étau du lit dont l’amour fut gâché
à la pluie cette nuit-là, discontinue et lâche

l’eau du robinet la confond, le long des joues
où les réminiscences affleurent». (p. 41)

Ce sont des poèmes du corps intime, dans l’étreinte, la toilette, l’allaitement – qui portent la trace d’une expérience souvent douloureuse, associée au feu, au fer et au sang dans la première section intitulée « Sanguines » :

« au plus fort de l’étreinte quand elle n’est pas voulue
le ciel se désengage et perd pied

comme la chair dans l’étau de la chair
vire au rouge
et par longs suintements s’égoutte

la pluie ne pourra rien laver
de ce qui s’incendie puis coule à la dérive

sur l’échancrure des jambes ». (p. 16)

On comprend que cette expérience traumatisante ait appelé une mise à distance dont la poésie était le moyen ; aussi les poèmes sont-ils parsemés d’allusions à l’univers de l’image : le miroir bien sûr, qui donne son nom à la deuxième section « Au miroir », le cinéma, car le recueil de Blandine Merle s’appuie sur le film de Robert Bresson, Mouchette, qui lui-même adapte le roman de Bernanos, Nouvelle histoire de Mouchette ; aussi lit-on des expressions telles que « plan séquence », « la caméra », « l’écran »). Le théâtre est également présent (« il reste, écrit Blandine Merle, le théâtre éclairé d’un dos »). On peut y ajouter le recours à une certaine imagerie chrétienne, dantesque en particulier, de l’enfer et du purgatoire ; ainsi dans l’épigraphe initiale, puis dans divers poèmes où l’image de l’enfer est insistante :

« l’enfer de tout bois fait son feu

on voit les pages de la presse masculine
s’enliser, loin des kiosques, dans l’ardeur décuplée
puisque les flammes s’en mêlent

le sol sailli par les bûches déverse
des salves rougeoyantes que le plafond relaie
dans la hauteur de sa voûte (la surface du visage)» (p. 19)

Et, juste après ce poème, un autre, lui aussi marqué par l’image de l’enfer :

« au passage, vois
le corps s’élancer par gestes automates :

ultime supplication vers la sortie
mais chaque tour de bras pave
l’enfer un peu plus

l’âme trébuche, se dépeçant :
haillons pendus au bout des doigts,

épave hors de portée comme un arrêt sur image. » (p. 20)

Pourtant, si j’ose dire, on ne voit rien : des fragments de nu, de décor. L’image ne se développe jamais en représentation qui trahirait cette expérience intime du corps et de l’âme, cette douleur du rapport à soi. À partir des images qui se présentent, Blandine Merle va faire un travail de coupure et de couture, un travail à coups de ciseaux et de colle qui rapproche et superpose des aperçus du corps et des échappées sur le monde, qui fond ensemble la chair et les mouvements du dehors, les sensations d’un viol et le choc des auto-tamponneuses, ou, de manière plus discrète et terrible, peut-être, l’eau d’un bouquet et les « pertes » du corps féminin :

« retour au départ,
initiale case dont l’amour est absent

n’y allez pas

ce ne sont que contents de gestes

soupirés, tremblés

que des infirmiers double-cadenasseraient comme si

comme si les jattes n’avaient besoin de fleurs

dans l’embrasure l’eau du bouquet
râle et s’écoule,
la vie à perte. » (p. 37)

On pense ici à Francis Bacon. Cet art des raccourcis et des « raccords » (titre de la troisième section) impose au lecteur un va-et-vient entre l’image qui permet de respirer et une soudaine proximité physique où la syntaxe s’interrompt, proche de l’inarticulé. La phrase, le poème bifurquent sans cesse, changent de structure :

« les gouttes d’une pluie sableuse
chues avec l’image d’un prince

contre la vitre
alors la glaise, attendre
qu’on vous refasse (ou de la côte d’Adam)

le poste de radio allumé en sourdine
contre les stores baissés

et réajustant les bretelles
dans l’interstice du demi-jour. »

Pas d’essor lyrique, mais une sorte de boiterie agile, une claudication avec une béquille et une aile comme dit le Rodrigue du Soulier de satin : des strophes courtes, de longueur variable, aux vers inégaux, dont certains en italiques pour signaler une citation, une réminiscence, une voix différente ; ainsi avec ce poème dont le premier vers est emprunté à l’un des personnages douloureux de Beckett :

« ça pue dans tout l’univers
la proposition, simple, requiert
pour le monde qu’elle enclôt :

l’ivoire du drap, les épingles à tête
dans des cheveux noués,
les veines tout autant en matière de nœud

un miroir donc, avec sa quadrature
où achoppe l’image en train de s’interposer. » (p.28)

Dans ce patient travail de symbolisation de l’indicible, le papier, la page sont présents à côté du corps dans une commune opération de « tri » et de recomposition, d’accommodation :

« ça s’écrit comme ça :
avec une fenêtre devant soi

ou derrière,
(les lunettes parfois peuvent faire office)

sur la page où se déploie la faim,
par effet de miroir un bol est d’abord vu,

lapé,
évidé
jusqu’à l’abord du sein –

la bouche parcimonieuse
à peine
se sera entrouverte » (p. 56)

Il sort de ce recueil le portrait éclaté, émouvant, d’une jeune femme où nous pouvons aussi discerner le nôtre. « Le profil d’un autre, écrivait Reverdy, mais tes yeux » (« Fausse porte ou portrait »)

Ce portrait inscrit sur l’obole et la parabole, Blandine Merle nous en fait le don pour que nous la reconnaissions, pour que nous nous y reconnaissions.