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Prix du premier recueil 2012 - Discours de Blandine Merle

Discours de Blandine Merle

Discours de Blandine Merle

D’avoir grandi dans une chambre à moi, d’avoir grandi aimée, choyée paisiblement, qu’y a-t-il, adulte, à écrire ?

Sans la maudire, cette vie rangée m’est en effet longtemps apparue, en regard de celles, tumultueuses, d’écrivains que, dès l’enfance, je sacralisais, impropre à faire naître une vocation artistique.

Obscurément, je sens pourtant que c’est bien dès l’enfance que se trouve la voix qui justifie qu’on écrive, celle dont Sylvia Plath dit qu’elle « refuse de se taire ».

Je cherche cette voix. Je me revois debout, devant l’unique fenêtre aux rideaux roses de ma chambre, en train d’attendre l’arrivée de mes grands-parents, suspendue entre le désir de leur présence et la peine, anticipée, de leur départ inéluctablement qui viendrait. Comment accepter que les choses passent et finissent quand on les aime ? Comment oublier ensuite, au cœur même de la présence, qu’elle ne sera comblée qu’un instant ; oublier que le bruit impromptu de la sonnette contient déjà celui de la porte qui, quelques jours plus tard, se refermera ? Je guettais chaque voiture, son bruit dans le lointain, puis ses phares si c’était le soir, avec une joie qu’intensifiait douloureusement la perspective de la solitude dont l’inévitable séparation serait suivie. Et au cours d’une de ces attentes, je me souviens avoir ressenti avec force que le pire serait néanmoins de ne jamais vieillir ni mourir, d’être condamné à la jeunesse. Dès lors, à défaut de pouvoir retenir les êtres et les choses, un seul impératif : vivre en fidélité avec eux.

Il manque à ce tableau de mon enfance pour qu’il soit complet la présence des livres. Ils ont très tôt été là. Je tends la main et trouve les Frères Karamazov. Je repense à l’un de ces trois frères, Dimitri, celui qu’on accuse d’avoir tué son père. Lors de son procès, un témoin imprévu survient et proclame le meurtre impossible car Dimitri est un homme de bien. Il le sait, sans douter ni pouvoir douter : il n’y a pas longtemps, le jeune homme est venu le trouver pour le remercier, vingt-trois ans plus tard, de la livre de noisettes qu’il lui avait donnée lorsqu’il était enfant. L’homme sachant garder et honorer un tel souvenir ne peut pas être l’assassin de son père. Cet homme-là a refusé de taire la voix émue jusqu’aux entrailles de son enfance. Et ce refus est un rempart contre la mort.

C’est donc ici, près de cette fenêtre et des livres, que j’ai fait le vœu, non pas d’écrire, mais de ne pas taire la voix impérieuse qui réclame de vivre relié aux autres, à chaque instant. Devenir médecin me semblait alors la seule manière d’y parvenir.

Mais pour être fidèle à cette voix, j’ai dû déplacer mes rêves. Je ne serai pas médecin.

Je crois avoir accepté d’écrire le jour où j’ai découvert qu’en écrivant nous ne sommes pas seuls, qu’il y a, nous précédant, quelqu’un qui vient de loin et qui a faim.

Chaque fois que j’écris, je délimite un sujet ; cependant, très vite et invariablement je me retrouve devant la fenêtre à guetter le visage qui arrive, croire qu’il arrive, regretter qu’il soit si lent, guetter de nouveau, et les brouillons s’accumulent dans la corbeille à papiers. Je suis tentée par le découragement mais une cohorte d’amis et de proches est là, j’en aperçois ce soir quelques-uns, qui tacitement me soutient. Quand finalement on sonne à la porte, c’est toujours par surprise. Nous n’avons plus qu’à l’ouvrir et accueillir le visage qui s’annonce, de proportion variable avec celui que l’on imaginait. Pour écrire mon premier recueil, je guettais le visage de ma tante ; j’ai vu un dos, des mains qui versaient du lait et quand j’ai ouvert la porte, j’ai trouvé celui de Mouchette, l’héroïne de Bernanos. Par surprise, et par surcroît. Lorsque les mots conviennent enfin, ils dépassent toujours notre intention. Ils sont plus justes, parce qu’ils rassasient. Sans l’édition, ce rassasiement, que je ressens quotidiennement à lire, serait impossible. Je remercie Jean-François Manier et les éditions Cheyne d’avoir permis que Par obole soit mon premier recueil.

Tout passe. Nos vies, et les livres. Mes grands-parents sont repartis. Mais j’ai pu les laisser repartir parce que dans l’intervalle, entre l’attente et le départ, il y a eu cette fenêtre devenue miroir, et j’ai en eux, en leurs silhouettes fragiles et parcheminées, reconnu mon propre visage. Par surprise et par surcroît je l’ai reconnu et reçu comme je reçois aujourd’hui, à travers le prix du premier recueil, la confiance que vous me faites l’honneur, Monsieur le Président de la Bibliothèque Nationale de France, Monsieur le Président, Madame la Directrice et membres du jury de la Fondation L.A Finances pour la poésie, de m’accorder et dont je vous suis infiniment reconnaissante. De cette confiance, qui me parvient au cœur de ma jeunesse, j’espère pouvoir me montrer digne en continuant à essayer d’écrire à la lumière seule des livres de noisettes dont la vie, inlassablement et imprévisiblement, nous fait l’obole.