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Prix du premier recueil 2011 - Discours de Judith Chavanne

Discours de présentation par Judith Chavanne

« Surprise ». C’est ainsi que commence Manquant tomber, le recueil d’Alain Lévêque que nous primons aujourd’hui ; le mot donne son titre au premier poème. « Fruit » est le titre du poème sur lequel le recueil s’achève. De l’étonnement – la surprise – à la plénitude d’être – le fruit – se dessine non pas exactement une posture du poète, ce mot suggère une attitude par trop ostentatoire qui ne définit absolument pas, me semble-t-il, la démarche d’Alain Lévêque. De l’étonnement à la plénitude d’être se dessine plutôt un essai, de la part du poète, pour tenir devant le monde un regard fécond ; pour que ce regard décèle dans le monde le « jardin » plus encore que le champ de « ruines ». Mais cette position résulte tout à la fois d’une grâce et d’un travail. Grâce lorsque le poète retrouve une avidité, une facilité enfantines ou juvéniles par lesquelles tout une heure il devient « du temps (…) le voleur » et, faisant feu de tout bois, se réjouit d’un mot, le mot « terre, mat/ et pourtant plein de lumière », ou de la vue de la « Seine », « ocre, houleuse » et de ses « gerbes de mouettes » ainsi que du chien « en courant (qui aboie) contre les vagues ». Alors, il peut avoir le temps de nouer quelques « fiançailles », selon le mot du poète, avec le monde, et d’en recueillir les fruits multiples. Mais aussi bien, ce comblement est provoqué ; il suppose une attention qu’il faut toujours relancer et relayer par la parole, ce en quoi il est aussi le résultat d’un travail :

« Lorsque ton pied bute contre le vide,
ne prononce pas le mot lassitude,
relève la tête, dis : arbres »

Contre « l’hiver », qui donne son titre à un autre poème, il faut en effet s’efforcer de voir et de dire l’aube, l’« aube à jamais ». L’enjeu est vital. Cet exercice du regard maintient en effet l’être sur le fil, tandis qu’ornières et crevasses sont partout et que, « manquant tomber », le poète néanmoins se tient debout. Menacé par la lassitude et par bien pire, le poète doit ainsi être soumis en quelque sorte à un mouvement de conversion, dont la succession de deux poèmes rappelant un drame – la mort du père – fournit par excellence l’exemple, le paradigme. Le père, dont le décès est évoqué au centre presque exact du recueil, reçoit, dans le poème suivant, la parole. Cette parole prêtée au défunt inscrit dans la forme même du poème la continuité par-delà la rupture, une sorte de vie par-delà la mort, le don réciproque du père et du fils : le premier, par-delà son retrait, parle encore à son fils et acquiert à jamais le statut de « passeur » ; le fils se trouve alors en position de recevoir, mais aussi à son tour de donner, car, exauçant le vœu du père, il le prend « à (s)on bord » et s’en va avec lui « sur le fleuve » de l’écriture, et simultanément de la vie, sans nier la mort, mais sans non plus s’y abîmer.

La quête d’Alain Lévêque consiste donc à ouvrir la conscience au don et au renouvellement perpétuel de la vie, de sa merveille. L’orchidée, après les arbres, offre au poète l’occasion de cette conscience et d’une leçon, par-delà scepticisme et pessimisme. Ainsi Alain Lévêque fait-il parler la fleur dans un poème qui porte son nom :

Deux ans que tu doutais
de mes sombres feuilles désertes
sur le secrétaire.

« Mystérieuse, disais-tu,
miraculeuse peut-être »,
sans trop y croire.

A présent tu succombes
à la chair blanche de mes trois fleurs,
à leurs pétales fendus, à mon pistil
tigré de pourpre, liseré d’un peu de jaune.

Tu cèdes à cette bouche si subtile
qu’elle t’interdit les baisers
pour mieux te faire entrer
dans mon royaume.

On perçoit ici quelle est la signification profonde de cette surprise que le poète éprouve et espère éprouver : plus qu’un étonnement, il s’agit d’un dessaisissement par lequel il se défait non seulement de ses doutes qui obscurcissent sa relation au monde, mais encore de certaine puissance. Devant la beauté, le voilà vulnérable – le lecteur avec lui – et ce faisant disponible, réceptif. Ainsi se découvrent quelques touristes à Autoire, ayant le bonheur d’entendre la « voix double et une » de deux chanteurs interprétant les partitions de Don Juan et Zerline ; ainsi se découvrent-ils humbles devant cette « faveur inespérée ». Ainsi se retrouve également le lecteur de Manquant tomber à maintes reprises, auquel il est donné à entendre la pureté de telle voix, ou à voir tel paysage que l’on dirait presque une peinture, « un lavis ancien aux notes d’infini ».

Comme le poète avant lui, le lecteur est entraîné dans un mouvement de reconnaissance au double sens du terme : une façon de prendre acte et conscience de ce qui est, plein et beau, et d’en éprouver aussi bien un sentiment de gratitude : « merci d’être là où vous êtes » écrit le poète à l’adresse des arbres dont il requiert le secours contre la lassitude, et dont il tire une leçon : faire de leur « persévérance /(…) une aurore. »

De fait, Alain Lévêque cherche à faire parler la voix du « possible » plus haut que celle de « l’impossible », à entretenir l’élan contre la vie bridée, à faire chanter le jardin par-dessus les ruines, comme le fait la musique qu’il apprécie tant : « Mais la vérité des ruines, se demande-t-il, si facile à saisir,/ que vaut-elle à côté de cette autre qui, même voûté par l'âge, /au dedans vous tient droit. »

Manquant tomber est lui-même un livre qui « tient droit » son lecteur ; celui-ci, loin de demeurer suspendu au-dessus de la douleur ou de « l’atroce » (le mot est du poète), s’enracine au contraire en eux, tout en recevant l’élan vital que le recueil porte en lui : une fidélité au désir, à l’aube, au jaillissement comme il se manifeste dans un autre poème, « Féerie », auquel la lettre A, lettre initiale, sert de matrice :

« A comme le regard grand ouvert, comme l’ardeur
A comme l’amour et la peur, A comme pour la première fois
la couleur et le crayon,
A comme la mie et la croûte des mots goûtés dans la bouche,
A comme la voix d’une petite fille
qui chante au jardin. »

Le désir auquel le poète reste fidèle est celui de « naître à la seule, à l’entière musique de la vie ».

De fait, le recueil mêle les tons et couvre un champ vaste d’expériences et de présences : le végétal y a sa part, comme l’animal, la vie consciente comme inconsciente, la description et le songe qui délivre parfois le réel d’être seulement lui-même ou qui, plutôt, lui offre une frange, une marge qui le révèle à lui-même.

Par son attention, Alain Lévêque sait révéler les présences qui nous environnent, que nous ignorons, qui pourraient pourtant nous être amis et compagnons : arbres, chats, enfants, adultes… parfois qui atteignent, quelques instants, à une pleine qualité d’existence comme le fruit en est le symbole. Ce fruit, c’est à quoi ressemble donc toute rencontre, celle des mains qui se joignent ou des lèvres, celle du poète et du monde quand, à la manière des ramiers, il a le sentiment d’être « avec ».

Et le poète convie le lecteur à cette pleine présence, par la grâce de la surprise dont nous avons parlé, du regard et de la gratitude, par une langue souple aussi, qui épouse les nuances aussi bien de la souffrance que de l’être, langue comparable à celle qu’Alain Lévêque attribue aux arbres soulevés par le vent et qu’il estime « aussi souple que le dessin ». Car, bien sûr, si le monde se révèle don, il faut certaine qualité de perception pour s’en apercevoir, mais aussi le langage. C’est par la médiation du langage que le poète atteint à cette perception qui, sans le poème et les mots, demeure en quelque sorte purement latente. Or, la poésie ici parvient à ce qui me semble constituer sa puissance ; elle établit en somme des présences en chaîne : du poète ouvert à ce qu’il considère et nous offre à percevoir à nous, lecteurs, plus existants d’avoir lu ce livre. Il y a dans ce recueil sinon toute l’expérience, beaucoup de l’expérience humaine et de ses méandres et, par l’intention qui le fonde, la voie aussi, les voies, lorsqu’on manque de s’enliser en cette expérience, lorsqu’on manque d’y tomber, la voie d’un réveil, d’une reviviscence.

« au début, des bols en enfilade
(même pour son père ivre mort)
qu’elle emplissait de café puis de lait,

d’allers et de retours,

avec le filet d’un air appris que
pour l’occasion elle osait murmurer,
comme s’il était à boire» (p.42)