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Prix du premier recueil 2010

Joanne Morency et Antoine Labbé

Le Prix du premier recueil a été remis le 30 septembre 2010 à la Bibliothèque de l'Arsenal en présence de M. Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France.

La lauréate est Joanne Morency, pour Miettes de moi.


Discours de Michel Collot

Comme vous vous en doutez, le choix de notre jury a été une fois de plus difficile, et, sans trahir le secret de nos délibérations, je voudrais soulever, avec l’autorisation de Marie-Hélène Labbé, un coin du voile, en évoquant les discussions auxquelles il a donné lieu.

Parmi les ouvrages retenus pour la sélection finale, le débat s’est vite concentré autour de deux candidatures au profil très différent :

  • celle d’un tout jeune auteur, qui s’était déjà fait remarquer pour un premier roman, publié chez un grand éditeur parisien
  • celle d’une femme dont nous ne savions rien, sinon qu’elle vivait sur les côtes de la Gaspésie, publiée par un éditeur québecois.

C’est elle qui l’a emporté, et je la remercie d’être venue de si loin pour recevoir ce prix que nous sommes heureux de lui décerner.

C’est pour nous l’occasion de rendre hommage à la poésie féminine et à la poésie québecoise.

Parmi les recueils parvenus en finale, 3 étaient l’œuvre d’auteures québecoises.

Ce choix s’inscrit d’ailleurs, sans que ce soit prémédité, dans la continuité d’un choix précédent, puisque notre première lauréate était suisse.

Cela témoigne de la vitalité de la poésie française qui s’écrit et se publie hors de l’hexagone.

Je constate aussi que les trois premiers recueils que nous avons couronnés jusqu’à présent sont l’œuvre d’auteurs qui avaient déjà derrière eux une certaine expérience de la vie et de l’écriture

Et que dans les 3 cas, le jury a été sensible à leur maîtrise de la langue et à la charge d’humanité et d’authenticité qui se dégageait de leurs livres.

Plutôt qu’aux expérimentations parfois brillantes mais souvent trop formelles de poètes plus jeunes.

Il est d’usage en pareille circonstance de faire l’éloge de l’ouvrage couronné, mais pour commencer, je ne cacherai pas les objections qu’il a suscitées.

Non pas pour diminuer les mérites de notre lauréate, mais pour mieux montrer comment et pourquoi son livre a triomphé de ces objections.

A vrai dire, ça n’avait pas très bien commencé pour elle. Quand on ouvre son livre, la première phrase qu’on rencontre est la suivante :

Quand j’échappe une main, je ne m’en aperçois pas.

Certains d’entre nous se sont dit : ils sont charmants, ces écrivains québecois, mais décidément, ils prennent trop de libertés avec notre langue. On ne dit pas : j’échappe quelque chose, mais : j’échappe à quelque chose, ou : je laisse échapper quelque chose.

Mais ils se sont souvenus que dans Une Saison en enfer, Rimbaud écrivait :

« ces récompenses futures, éternelles, les échappons-nous ? » (L’éclair)

Se demandant alors si Rimbaud, lui aussi, faisait des fautes de français, ils se sont reportés au Littré, qui nous apprend que « L’emploi d’échapper à l’actif est dans le Dictionnaire de l’Académie et dans plusieurs bons auteurs », et qui cite à l’appui de ses dires deux exemples tirés des serments de Bossuet, dont la prose n’est guère suspecte d’incorrection.

Comme quoi, le français du Québec est sur bien des points resté plus proche de la langue classique que celui qu’on parle et écrit en France.

Et cet écart peut être pour le poète un moyen de rajeunir notre langue en puisant à sa source, de jouer sur ses marges pour l’enrichir et l’assouplir.

En recourant à une tournure inhabituelle, Joanne Morency déjoue nos habitudes d’expression et de pensée

Cet usage transitif du verbe « échapper » est une échappée belle hors des cadres imposés, tout en restant parfaitement correct et acceptable.

Il n’est donc pas nécessaire de violer les règles et de démembrer la langue pour créer du nouveau, comme certains se croient obligés de le faire au risque de devenir illisibles : il suffit d’être attentif à son histoire, à son génie, à ses possibilités encore inexplorées pour la renouveler de l’intérieur.

Et je crois que le jury a été sensible à cette démarche. Après tout, s’est-il dit, si nous couronnons une digne héritière de Rimbaud et de Bossuet, notre choix ne peut être mauvais !

Pourtant, l’écriture de Joanne Morency n’a rien d’académique, elle ne porte pas de perruque. Et certains d’entre nous ont été surpris qu’elle nous parle si crûment de la vaisselle et du ménage, qui doit laisser à désirer, puisqu’il y a des chaussettes et des pyjamas qui traînent un peu partout dans ses poèmes, ce qui fait plutôt désordre.

C’est une poésie du quotidien, qui fait la part belle à l’humour et qui n’évite pas les thèmes et les termes les plus prosaïques. Mais par là-même, elle s’inscrit dans une tendance profonde de la modernité, qui vise à désaffubler la poésie, à lui retirer sa perruque et à la faire descendre de sa tour d’ivoire, pour la mettre au contact de la réalité rugueuse, à ras de terre.

On pourrait à certains égards la situer dans le prolongement du Parti pris des choses cher à F. Ponge.

Mais ne risque-elle pas ainsi d’aboutir à une totale banalité ? Ces poèmes en prose ne sont-ils pas trop prosaïques pour répondre à ce qu’on attend de la poésie ? Joanne Morency réussit pourtant à faire de ces objets, faits et gestes de chaque jour des vecteurs de poésie, en décelant la part d’étrangeté qu’ils recèlent sous leur apparente familiarité. À force d’attention, elle parvient à nous les faire voir sous un autre jour, elle déplace et dépasse les limites de son univers familier, en ouvrant ce que Jean-Pierre Lemaire appelle les « marges du jour ».

À ceux qui attendent avant tout de la poésie qu’elle nous émeuve et nous transporte, cette évocation des choses et des tâches domestiques peut paraître platement réaliste. Mais Joanne Morency sait en tirer une forme de lyrisme paradoxal, que Reverdy appelait « le lyrisme de la réalité » : il n’exprime pas seulement la vie intérieure du poète, mais aussi ses relations avec le monde qui l’entoure, autant l’objet que le sujet, et aussi bien les états du corps que les états d’âme. Il fait de la vie matérielle elle-même : la vaisselle qui trempe dans l’évier, une « matière-émotion », pour reprendre une formule de Char.

L’émotion poétique ne résulte pas ici d’une introspection, mais plutôt d’un élan vers le monde extérieur, qui met le poète « hors de soi ». « Je glisse hors de moi », écrit Joanne Morency ; « J’oublie mon regard dans le ciel. Je ne sais pas être entièrement là, sans m’échapper quelque part » (p. 10-11).

Dans ce mouvement, il semble que le sujet se perde ou se disperse, et bien des poèmes nous offrent l’image d’un corps morcelé, d’un moi en miettes comme l’indique d’emblée le titre du recueil. Mais en faisant ainsi éclater l’unité et les limites du moi, il permet au poète d’explorer ses liens avec l’univers, son corps se confond avec le cosmos :« J’ai des parties de moi un peu partout dans le monde. Je ne les ai pas toutes rencontrées », lit-on p. 29

En se répandant ainsi au-dehors, elle va en fait à la rencontre d’une part inconnue d’elle-même, qui échappe à sa conscience, et qu’elle ne peut découvrir qu’à travers le monde et les mots. Ses mots sont, eux aussi, les mots de tous les jours et de tout le monde. Elle use d’un vocabulaire assez restreint, d’une syntaxe généralement simple, et ses poèmes, qui se tiennent au plus près de la prose, sont plutôt brefs.

Ces miettes de mots jetés sur la page peuvent-ils combler la faim du lecteur ?

Tout l’art de Joanne Morency, qui est un art volontairement pauvre, consiste à faire entendre à travers ces mots beaucoup plus que ce qu’ils disent. Ce surcroît de sens est souvent obtenu de façon paradoxale par une réduction massive de la matière verbale. L’auteure manie volontiers l’ellipse, supprimant le verbe dans la phrase, et les liaisons entre les phrases :

« On a interrogé les voisins. Ils n’ont rien vu d’irréparable. Un gazon jauni. Un chat mouillé, gris acier. De la buée aux vitres. Beaucoup d’attente dans la boîte aux lettres. » p. 43

Ces bribes de phrase, ces notations discontinues donnent à lire entre les lignes tout un drame secret, de façon beaucoup plus convaincante, à mon goût, qu’un récit détaillé et pathétique.

D’une séquence à l’autre, Joanne Morency ménage des silences, qui permettent à ce qui vient d’être dit de retentir plus longuement et plus profondément dans l’esprit du lecteur. Et par de légères distorsions syntaxiques (comme celle qui affecte la construction du verbe échapper, ou ailleurs l’emploi personnel des verbes impersonnels, tel pleuvoir : « On voudrait pleuvoir un bon coup », p. 25), par le jeu d’images un peu étranges, elle déplace les significations usuelles, créant la surprise, qui intervient notamment à la fin des poèmes, poncutués souvent par des formules frappantes, qui dépaysent le lecteur et l’invitent à relire le début d’un autre œil.

On l’aura compris, le livre de Joanne Morency déjoue souvent les attentes du lecteur ; il peut donc parfois le décevoir ou l’irriter, mais il parvient toujours à le surprendre et finit par le séduire au point qu’il s’en dégage un charme prenant et persistant.

A sa manière, modeste et toute personnelle, elle contribue, discrètement mais efficacement, à ce renouvellement du lyrisme auquel plusieurs membres de notre jury sont attachés. C’est pourquoi nous avons beaucoup de plaisir à la saluer et à lui décerner notre prix.


Discours de Joanne Morency

Quand j’étais petite fille, je lisais au lit jusqu’à midi les samedis et dimanches. Mon père m’avait surnommée « la Comtesse de Ségur », faisant de moi sur-le-champ, pour mon pur enchantement, une écrivaine! J’allais, moi aussi, écrire des livres…

Que de détours, parfois, pour revenir au point de départ! De longues études, des années de pratique en tant que psychologue… Puis, un beau jour, au mitan de la vie et au tournant du siècle, on décide de tout quitter : les patients, le statut d’aidant, la sécurité d’emploi, la pression de l’institution et la fameuse caisse de retraite, pour une certaine lenteur dont on doit certes payer le prix. Travail à la pige et simplicité volontaire, ceci sans toutefois éprouver la moindre amertume ni le plus petit regret, parce que s’ouvre alors un univers tellement plus vaste que celui auquel on s’accrochait. Ainsi, à quarante- cinq ans, je me suis retrouvée assise à ma fenêtre jusqu’à midi, les jeudis, vendredis, samedis, dimanches, avec ma plume et mon cahier… Toute petite dans le paysage, minuscule sous le ciel et pourtant si éparpillée dans l’espace et dans le temps. Si légère, presque transparente face à la multitude, mais plus vivante que jamais. Comme si m’arrêter pour l’écrire rendait chaque parcelle d’existence plus réelle.

J’habite en Gaspésie, une région rurale du Québec. Je vis dans une petite maison en location, face à la mer. C’est au rythme des marées que s’est écrit Miettes de moi. À partir du corps et au son de l’esprit. À la frontière entre la vague et l’air, entre la peau et les mots. Du creux d’une cellule où l’univers entier semblait parfois vouloir se nicher. Dans le silence et dans la solitude. Sans savoir si ces humeurs corporelles, ces rencontres avec le vide, avec la guerre ou les fourmis allaient un jour être lues… Sans savoir si ces transactions intemporelles, ces particules d’univers en suspension risquaient un tant soit peu de rejoindre d’autres humains dans leur propre façon d’habiter leur corps ou dans leur manière d’appartenir à cette humanité… Le poète est un être seul. Irrémédiablement seul, mais à la fois si perméable à ce qui vit tout autour de lui et bien plus loin encore.

La poésie m’apparait comme lieu de rencontre entre l’univers intérieur et l’univers extérieur. Elle a cette faculté de replacer les petites planètes dans mon corps, tout en me resituant dans le monde. De même pour le lecteur, qui à sa façon et à chaque lecture laisse se reconstruire en lui la réalité. Car s’il appartient au poète d’évoquer l’implicite, c’est au lecteur d’écrire les silences entre les vers et de s’y bercer, découvrant ainsi un palier à mi-étage entre deux pensées… Cet espace parallèle auquel nous prêtons d’ordinaire si peu attention dans le flux de l’action, de la peur et des obligations.

Et voilà qu’un fil se tend entre soi et autrui. La poésie nous réinsère dans ce même puzzle infini, à jamais inachevé. La poésie rassemble et, j’en suis convaincue, la poésie soigne le monde. Un poème par jour au journal télévisé et la terre ne tournerait-elle pas un plus rondement?

Monsieur le Président de la Bibliothèque Nationale de France, Monsieur le Chancelier de l’Institut, Monsieur le Président, Madame la directrice et membres de la Fondation L-A Finances pour la poésie, membres du jury, Mesdames et Messieurs,

C’est un immense honneur d’être accueillie parmi vous ce soir. Je suis extrêmement reconnaissante à la Fondation pour cet encouragement à poursuivre mon travail d’écriture poétique. Soyez assurés que je continuerai de m’y consacrer avec toute l’attention qu’il est possible de porter à l’existence dans tous ses replis.

Je tiens à souligner la présence inestimable d’un mentor au cours de mon cheminement en poésie. J’exprime donc à Monsieur Michel Pleau, Prix du Gouverneur général du Canada en 2008, ma profonde gratitude. À la fois par son œuvre littéraire et par les ateliers de création qu’il anime, Monsieur Pleau se révèle un véritable allumeur de poésie au Québec.

Je remercie aussi de tout coeur Monsieur Robert Giroux, éditeur et directeur littéraire de la maison Triptyque, d’avoir accueilli une auteure « à vocation tardive », venant du lointain. L’équipe de Triptyque, à Montréal, se joint à moi pour souhaiter longue vie à votre initiative qui contribue à faire en sorte que la poésie continue d’ouvrir un sentier vers l’âme, en ce siècle où l’immense flot d’information technique se doit de céder la place, et ce, de plus en plus, à la respiration de l’indicible.