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Prix du premier recueil 2010 - Discours de Joanne Morency

Discours de Joanne Morency

Quand j’étais petite fille, je lisais au lit jusqu’à midi les samedis et dimanches. Mon père m’avait surnommée « la Comtesse de Ségur », faisant de moi sur-le-champ, pour mon pur enchantement, une écrivaine! J’allais, moi aussi, écrire des livres…

Que de détours, parfois, pour revenir au point de départ! De longues études, des années de pratique en tant que psychologue… Puis, un beau jour, au mitan de la vie et au tournant du siècle, on décide de tout quitter : les patients, le statut d’aidant, la sécurité d’emploi, la pression de l’institution et la fameuse caisse de retraite, pour une certaine lenteur dont on doit certes payer le prix. Travail à la pige et simplicité volontaire, ceci sans toutefois éprouver la moindre amertume ni le plus petit regret, parce que s’ouvre alors un univers tellement plus vaste que celui auquel on s’accrochait. Ainsi, à quarante- cinq ans, je me suis retrouvée assise à ma fenêtre jusqu’à midi, les jeudis, vendredis, samedis, dimanches, avec ma plume et mon cahier… Toute petite dans le paysage, minuscule sous le ciel et pourtant si éparpillée dans l’espace et dans le temps. Si légère, presque transparente face à la multitude, mais plus vivante que jamais. Comme si m’arrêter pour l’écrire rendait chaque parcelle d’existence plus réelle.

J’habite en Gaspésie, une région rurale du Québec. Je vis dans une petite maison en location, face à la mer. C’est au rythme des marées que s’est écrit Miettes de moi. À partir du corps et au son de l’esprit. À la frontière entre la vague et l’air, entre la peau et les mots. Du creux d’une cellule où l’univers entier semblait parfois vouloir se nicher. Dans le silence et dans la solitude. Sans savoir si ces humeurs corporelles, ces rencontres avec le vide, avec la guerre ou les fourmis allaient un jour être lues… Sans savoir si ces transactions intemporelles, ces particules d’univers en suspension risquaient un tant soit peu de rejoindre d’autres humains dans leur propre façon d’habiter leur corps ou dans leur manière d’appartenir à cette humanité… Le poète est un être seul. Irrémédiablement seul, mais à la fois si perméable à ce qui vit tout autour de lui et bien plus loin encore.

La poésie m’apparait comme lieu de rencontre entre l’univers intérieur et l’univers extérieur. Elle a cette faculté de replacer les petites planètes dans mon corps, tout en me resituant dans le monde. De même pour le lecteur, qui à sa façon et à chaque lecture laisse se reconstruire en lui la réalité. Car s’il appartient au poète d’évoquer l’implicite, c’est au lecteur d’écrire les silences entre les vers et de s’y bercer, découvrant ainsi un palier à mi-étage entre deux pensées… Cet espace parallèle auquel nous prêtons d’ordinaire si peu attention dans le flux de l’action, de la peur et des obligations.

Et voilà qu’un fil se tend entre soi et autrui. La poésie nous réinsère dans ce même puzzle infini, à jamais inachevé. La poésie rassemble et, j’en suis convaincue, la poésie soigne le monde. Un poème par jour au journal télévisé et la terre ne tournerait-elle pas un plus rondement?

Monsieur le Président de la Bibliothèque Nationale de France, Monsieur le Chancelier de l’Institut, Monsieur le Président, Madame la directrice et membres de la Fondation L-A Finances pour la poésie, membres du jury, Mesdames et Messieurs,

C’est un immense honneur d’être accueillie parmi vous ce soir. Je suis extrêmement reconnaissante à la Fondation pour cet encouragement à poursuivre mon travail d’écriture poétique. Soyez assurés que je continuerai de m’y consacrer avec toute l’attention qu’il est possible de porter à l’existence dans tous ses replis.

Je tiens à souligner la présence inestimable d’un mentor au cours de mon cheminement en poésie. J’exprime donc à Monsieur Michel Pleau, Prix du Gouverneur général du Canada en 2008, ma profonde gratitude. À la fois par son œuvre littéraire et par les ateliers de création qu’il anime, Monsieur Pleau se révèle un véritable allumeur de poésie au Québec.

Je remercie aussi de tout coeur Monsieur Robert Giroux, éditeur et directeur littéraire de la maison Triptyque, d’avoir accueilli une auteure « à vocation tardive », venant du lointain. L’équipe de Triptyque, à Montréal, se joint à moi pour souhaiter longue vie à votre initiative qui contribue à faire en sorte que la poésie continue d’ouvrir un sentier vers l’âme, en ce siècle où l’immense flot d’information technique se doit de céder la place, et ce, de plus en plus, à la respiration de l’indicible.