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Prix du premier recueil 2008 - Discours de Pierre Chappuis

Discours de présentation par Pierre Chappuis

Le lecteur reconnaît immédiatement, sinon une langue, du moins une voix étroitement en accord avec ce dont elle parle, car c'est bien de se tenir près de la parole qu'il s'agit par certains raccourcis familiers, par une économie de moyens, l'emploi fréquent du pronom (im)personnel on, une ponctuation dépendant du souffle plus que des charnières syntaxiques. À propos sans doute d'un jeu d'enfants : "quand on sort il a neigé, les couleurs restent dedans, il faut s'approcher plus près, faire des morceaux dans l'ombre pendant qu'on voit encore quelque chose, tout ça disparu comme au fond d'un sac quand on nous appelle…"

Oralité, certes, mais écrite, qui se marie à l'écrit et dont on sent bien qu'elle ne cède à aucun artifice. Elle répond au contraire à un vœu de fidélité au monde rural, paysan, selon "un goût de l'élémentaire" — l'expression est de C.-F. Ramuz qui voyait là "un goût de l'universel". Toutefois, bien plus que de Ramuz, je vois Mary-Laure Zoss proche d'écrivains d'aujourd'hui soucieux d'un semblable enracinement de la langue, tels James Sacré ou Antoine Emaz (responsable du prière d'insérer en quatrième de couverture). N'empêche que le ton est personnel, affranchi de toute ombre de ressemblance (surtout dans les parties les plus récentes du livre).

Le noir du ciel se donne à lire comme une succession de courtes proses — poèmes en prose — comme autant de bribes sans lien évident ou narratif entre elles, néanmoins d'une remarquable cohérence par les éléments en jeu qui traversent l'ensemble, reviennent, s'entrecroisent dans un climat de désarroi inquiet où se mêlent rêve et réalité, le souvenu et le vécu et que corroborent, outre le "noir fumé" du ciel, la neige, le froid, la pénombre.Bribes, oui ; chaque page est conçue telle : pas de majuscule initiale qui marquerait un point de départ ; pas de point final. Ainsi surgit une phrase incomplète mais d'une seule coulée, saisie au vol quoique interviennent sans crier gare de moindres ruptures, comme si on était en présence d'un miroir brisé et fragmenté. Miroir terni — celui de la mémoire liée à l'enfance —, d'un éclat sombre qui oblige à "remonter tant d'obscurité" et qui fait qu'on y voit à peine, qu'on "flotte comme une aiguille sur l'épaisseur de la nuit" (aiguille, bien sûr, déboussolée). Corrélativement, les mots qui viennent sont "des mots sans ordre qu'on ne rassemble pas".

Le miracle est que, dans le flou qui règne partout percent des notations d'une rare acuité et précision, tout comme, dans le brouillard ou le demi-jour (si persistants l'un et l'autre d'une page à l'autre), l'œil qui cherche à y voir clair se raccroche à des détails plus nets et doit se faire lui-même perçant pour parvenir à distinguer quelque chose — "des jours on va une farine sèche au fond de la voix" ; "on avance malgré tout /…/ à l'envers du vent qui continue".