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Prix du premier recueil 2015

Le 24 septembre, le jury a attribué le Prix à Christophe Langlois pour L'amour des longs détours.

Le Prix du premier recueil a été remis le 8 octobre 2015 à 18h30 à la librairie Tropismes de Bruxelles.

Les vidéos de la cérémonie seront publiées sur Dailymotion, voici quelques photos :

 
 


Discours de présentation par Judith Chavanne

Discours de Judith Chavanne

L'une des grandes difficultés d'un jury qui a la responsabilité de décerner un prix de poésie est de déterminer… ce qu'est la poésie ! Car la poésie, selon les mots de Guillevic, «  la poésie, c'est autre chose ». La définition de cette autre chose fut au coeur de nos débats, de nos interrogations et hésitations pour trancher entre des recueils d'une particulière qualité cette année.

Il nous a semblé néanmoins que la poésie pouvait être regardée comme cette ouverture qui se crée dans le poète, en son intériorité, et qu'il répercute par le poème - son rythme, ses images - jusque dans l'intimité du lecteur : appel de lumière et de sens, appel de conscience, mais toujours à la faveur de l'émotion que procure le réel observé, contemplé avec attention. La poésie – le poème – pense indéniablement – et le poète, et le lecteur aussi – mais l'appréhension qu'on en a n'est pas intellectuelle, car la poésie pense depuis l'émotion et par l'émotion.  

Nous avons reconnu cela dans le recueil de Christophe Langlois, L'amour des longs détours ; nous y avons décelé une fermeté souveraine :

 
        tout tient ensemble
 le ciel dur dans son étrier, le soleil courant sur nous
 pris dans l’air comme une rotule dans le genou
  rien ne peut être arraché à ce monde<
  ni le don des larmes être séparé de l’œil

Aussi bien, une exquise délicatesse :

 
les souliers minuscules clapotent dans l’escalier

 La force et la douceur de la réalité même, comme nous savions les éprouver dans l’enfance, nous sont rendues à travers ce recueil. Effectivement, certains poèmes sortent des gisements de la mémoire, de ces couches profondes qui sont, disait Proust, immédiatement en communication avec le cœur ; par exemple celui où le poète évoque « la sensation du mourir » qui l’a saisi face à un camarade qui a tiré sur lui. Cette réalité-là ne nous est livrée que par morceaux, par éclats venus de loin. Aussi la poésie de Christophe Langlois – en cela bien moderne – ne se présente-t-elle pas comme un discours lié. Elle est plutôt régie par une esthétique de la discontinuité, de l’ellipse ; chaque poème réserve des surprises, parfois avec les mots les plus simples dont le sens est mystérieusement retourné :

J’avais pris
ne m’étais jamais donné
en cela j’étais vierge

Le poète en ce recueil est, on le sent, mû par une soif d'apprendre de la vie, de comprendre, et tout est occasion de cet enseignement. Ainsi s'explique peut-être le sentiment que l'on a parfois d'une succession de poèmes d'intensité inégale : c'est qu'une vie est faite d'événements, mais de jours ordinaires aussi.

Christophe Langlois sait dire, avec une remarquable pudeur, les moments cruciaux ; des moments parfois terribles de douleur  comme dans le poème intitulé « Une seconde » :

Oignon violacé ton petit visage mon étouffée
ce matin-là comme un bras surgi d’un échaffaudage la demi-mort de ma vie
deux tours de cordon
tu ne respirais pas – ô si grande fut ma peur !
ô toi qui vivais ! avec ta poitrine rouge
je t’ai embrassée à bouche-que-veux-tu
sur le coeur sur la tête sur la vie…

Mais Christophe Langlois saisit d'autres moments décisifs, tel celui d'une renaissance, comme il le fait dans « Septembre » :

Au bout de sa course filiale, une nuit
la jeune femme s’aperçut
qu’elle pouvait être mieux que l’ombre d’elle-même
qu’elle avait le droit de n’être plus
l’accusée

du regard bleu éternellement faché

ce qu’elle fit cette nuit-là d’une lettre claire
postée en direction de son père à une adresse inconnue
l’âme du monde le sait

elle sortit amplifiée du néant
au point que sur les places publiques
le courage apparut au front des statues

Entre ces moments de secousse, il y a donc des jours anodins, qui pour autant ne sont pas insignifiants. Tout est expérience, susceptible de livrer un enseignement.

Mais pour recevoir de la vie une leçon, comme un viatique pour poursuivre plus loin, plus consciemment, il faut parfois avoir le courage de la lucidité. Christophe Langlois a ce courage d'entrer et regarder en soi avec vérité, et cet autre courage de dire sa, ses faiblesses :

 
Qu’on ne vous appelle guère
qu’on ne vienne pas à vous
qu’on ne cherche pas en vérité votre compagnie
est une leçon assez dure
qu’il convient d’apprendre plusieurs fois

vous n’êtes pas un centre, il faut s’y faire

    Par le poète ou par d’autres, quelque chose, quelqu’un, peut-être, cherche à se dire, mais cette communication se fait par fragments, par signes incomplets, si bien que « tout reste incertain ou évoqué ». Dieu notamment se fait entendre au poète  comme « le Verbe immense et silencieux » de la cathédrale nous abordant avec l’immobilité de ses visages sculptés, la multiplicité de ses flèches. Il se fait reconnaître à ses actions : « toi qui nous embrasses où que nous fuyions ». Aussi le poète l’appelle-t-il un « nom secret » ou « Inlassable » qui est un adjectif convenant à merveille au père du fils prodigue.

Il y a en effet dans ce recueil un itinéraire spirituel que l'on serait tenté de nommer quête si ce parcours en réalité n'était celui, en quelque sorte, d'une défaite ; il s'agit en effet pour celui qui le réalise de se défaire de résistances, d'une « défiance » écrit même le poète, il s'agit de se laisser gagner par « la lumière du temps » pour découvrir en somme le « beau dieu en (s)oi » dont « le coeur est fait comme un ciel de mai ». Le titre du recueil, L’amour des longs détours, emprunté à saint Augustin, signale quels méandres ont pu précéder la grande rencontre pour celui qui avoue « Je n'étais que détours ».  Les vers traduisent ce chemin erratique, qui associent en effet de manière singulière l’abrupt au sinueux. Mais les détours apparaissent aussi comme ceux du langage indirect qui lui est adressé, les prévenances et les délais de l’amour « inlassable » qui l’attend, le cherche, le prend et le surprend tel qu’il est. C’est le style même de Dieu qui « écrit droit avec des lignes courbes », comme dit le proverbe portugais cher à Claudel, un style auquel le poète s’accoutume au fil de son existence et de ses poèmes.

Si cet itinéraire s'inscrit dans la foi chrétienne, nul besoin au lecteur pourtant de se reconnaître chrétien pour être touché par cette aventure proprement existentielle, le poète cherchant à « être d'ici », et se demandant : « comment te vivre ô ma vie ? ». L'effort du poète pour être, pour être « immédiat et vrai », selon ses termes, se nourrit certes d'une relation à une transcendance, qui se confond pour lui avec Dieu, que d'autres ne sauraient nommer mais peuvent peut-être en lisant, et quelque vague idée qu'ils s’en forment, pressentir, espérer.   

D’ailleurs, si la grande rencontre est celle de Dieu, elle est aussi celle de la femme avec laquelle se noue un amour conjugal. Pas de blason féminin pour reconnaître la femme aimée à laquelle est dédié ce recueil, pas de parole à proprement parler de célébration, car la langue de Christophe Langlois, on l’a dit, est pudique et parce qu’il s’agit, par la parole, d’accorder une présence, une existence, non de tresser à la femme une couronne qui risquerait de la déréaliser. Ainsi cette reconnaissance procède-t-elle par des aveux discrets, des noms comme l’amour seul en invente (« ma riante, ma romane »), un geste anodin qui touche au cœur :

à cette façon de poser ta tasse ma rêveuse
je ne sais quelle espérance m’a transpercé

Mais cette rencontre est à ce point capitale qu’elle permet au poète d’accepter le don qui lui est fait, et tout à la fois de donner et recevoir, au-delà de l’attitude prédatrice qui avait été la sienne, lui qui écrivait “J’avais pris”, on l’a mentionné. Capitale, la rencontre avec la femme l’est encore à ce point qu’elle bouleverse la parole et la syntaxe :

Elle que je ne dors pas
elle que plus j’y pense

elle que ce jour est vraiment jour
la vie possible en son souci
neige en fleurs de Kandinsky

(…)

elle qu’un léger visage près du sien
est le mien maintenant
que mon coeur existe…

Les secousses infligées à la phrase traduisent le séisme de l’amour, de la rencontre avec cette femme, “Elle”, qui transforme le monde et la position que le poète y occupe puisqu’elle lui confère, véritablement, l’existence.

Mais la maitrise de Christophe Langlois se mesure encore à ce qu’il sait dire l’apaisement autant que la commotion, cet apaisement en lequel l’intensité du lien et de l’amour ne sont pas moindres cependant :

Rien n’a de prix que ton sourire
la lumière qui nous lie
et l’esprit embrassé

je le sais

les jours à sec me l’ont assez dit

comme l’eau ton visage porte

un mot de toi et me voici à flot
bondissant vers l’instant
dans la belle ordonnance
d’un navire affrêté pour longtemps

Ce recueil nous offre ainsi un cheminement qui est celui de la quête par chacun de son humanité. Que cette quête passe par un dialogue avec Dieu pour le poète n’empêche pas le lecteur agnostique ou même athée de se sentir concerné tant la démarche et la parole sont vraies, intègres, et ne reculent pas même devant les remises en cause, à la faveur par exemple d’une amitié, celle

de ce garçon qui me demandait pourquoi
je cherche à ce point à être comblé
par Dieu plutôt que par les autres – lui,
(dont) le frais visage, ne craignait pas ses semblables


Lecteurs, lectrices peuvent se reconnaître comme les semblables en effet du poète dont la parole éveille, approfondit leur propre conscience, leur propre intériorité et l’humanité qu’elle abrite. C’est aussi cela que l’on peut espérer de la poésie.


Discours de Christophe Langlois

Discours de Christophe Langlois

Chère Madame Labbé, cher Monsieur, merci de votre délicatesse, vous accueillez un premier recueil en lui témoignant non seulement d’une écoute mais en adressant à son auteur un encouragement matériel, bien concret ; je remercie Mesdames, Messieurs les jurés ; et je salue les libraires de Tropismes qui nous accueillent au milieu des fraîches variétés de la rentrée littéraire qui leur sont tombées dessus par tombereaux : ils font ce métier magnifique, qui fut celui de ma mère, de mettre entre les mains des hommes des livres qu’ils choisissent entre mille ; je voudrais saluer aussi les absents de ce soir, qui ne le sont pas tout à fait pour moi, Jean-Claude Renard qui répondit par une lettre tapée à la machine à l’envoi d’un premier recueil appelé Paille ; Jean-Pierre Lemaire, Guy Goffette, Yves Roullière ; Christophe Carraud qui m’ouvrit les pages de la revue Conférence ; Réginald Gaillard qui m’ouvrit celles de Nunc ; François Beaulieu, Claude Hardy, Jean-Pierre Zarader, qui chacun à leur manière ont accompagné ce livre.

Recevoir un prix signifie beaucoup. Il suppose d’avoir été lu, et probablement d’avoir été entendu. Il amène à répondre sur un terrain réel, collectif, temporel, d’une chose éminemment subtile, insaisissable : prendre la parole pour recevoir un signe amical en direction de la poésie, c’est donc accepter un moment, vous et moi, de situer la poésie dans le réel, un jour, d’en faire un sujet de réflexion. C’est la mettre au centre et tenter d’en parler. C’est une chance. Cela n’arrive à peu près jamais à celui qui écrit.

Je veux dire : pas comme ça. Il arrive qu’on parle de poèmes, avec quelqu’un qui en lit ou qui en écrit, il arrive surtout qu’on désire en parler davantage, qu’on désire en dire, mais il est rare, vous m’accorderez, que cela sonne tout à fait juste. Il y a tant de fois où les résistances, les peurs, les questions à son sujet posées à tort et à travers, veulent en fait ajourner sa musique, couper le bourgeon – in bescheidener Knospe, dit Hölderlin –, et par pudeur on se dérobe aussi, on consent à l’angoisse des autres. Il peut arriver à deux poètes de se rencontrer, mais ils sont un peu comme ceux que décrit Jacques Réda dans Celle qui vient à pas légers, ils sont drôles de maladresse, pas très sûrs d’eux, l’un raconte qu’il n’écrit plus rien depuis longtemps, qu’il n’y arrive plus – Ah, ça ? répond l’autre, surpris, qui se rappelle pourtant avoir lu une publication récente du premier.

Tant il est impossible de se prévaloir de poésie.

Quand j’ai eu la chance de faire la rencontre de Jean-Pierre Lemaire, j’ai essayé de lui faire part de mon impression : il me semblait que nous étions pareils à des promeneurs de retour de montagne, un instant éblouis par les cimes, ou simplement heureux d’avoir vu quelque chose un jour, là-haut, mais maintenant attablés au baraquement d’en bas, seulement capables d’évoquer vaguement les ascensions et les descentes, puisque nous n’y étions plus ; en somme réunis sur un essentiel impossible à communiquer – nous voilà bien !

Alors, j’aurais voulu, pour vous remercier, me mettre en quête d’un moment très personnel qui aurait fondé ma vie en poésie, d’une expérience d’enfant par exemple. J’aurais voulu trouver l’instant, cerner de plus près ce qui a été pour moi un commencement, et vous en faire cadeau.

Evidemment, je n’ai pas trouvé ce moment. Et je crois qu’il est introuvable. Le problème est simple, naturellement il réside dans ce petit mot que je viens d’employer : « pour ». Dès qu’un but est assigné trop clairement à la langue, celle-ci peut l’accepter et sonner fort, mais il semble alors que la poésie se dérobe. Elle n’aime pas ce genre de rapport de force ni la lumière qu’on projette sur elle. Et si la reconnaissance va au livre, elle ne touche jamais vraiment le talon de la poésie.

Im Nebel ruhet noch die Welt. « Dans la brume repose encore le monde. » (Mörike)

Je n’ai jamais su parler l’allemand couramment, et longtemps la porte m’en a été fermée par l’enseignement trop scolaire : il a fallu Mörike, récité par ma mère, puis l’Erlkönig de Goethe. La musique me fascinait, celle de Shakespeare aussi dans ces pièces de la BBC diffusées le dimanche : j’avais besoin de les apprendre par cœur, ces langues du poème, comme si elles parlaient couramment, elles, pour de vrai.

Quand je dis que je n’ai pas trouvé de moment initial, c’est que tout se confond pour moi : l’apprentissage de l’écriture, que j’ai aussitôt aimé, l’environnement des livres de la maison familiale, les mots lus avec avidité dans le Petit Robert ; j’écoutais Claude Hardy, un poète ami de mon père, fumer en proférant des choses admirables comme « le dormir si preux », expression énigmatique qui m’a accompagné longtemps, où je voyais le courage de ceux qui acceptent le sommeil ; les mots, j’ai aimé les tracer, les dire, et je n’entendais jamais la même chose dans ce qu’on me disait, si bien qu’il m’arrivait de petites surprises, à l’école, où je prenais l’un pour l’autre. La cour d’école de Louisfert où René Guy Cadou était instituteur en dit long sur la simplicité dure des mots qui tombent « comme des graines de coloquinte », dans le cœur, « à des kilomètres de la capitale ».

L’amour des longs détours dont je viens d’écouter avec émotion quelle lecture il a suscitée, a été composé en recueil en trois jours, pendant de chaudes journées à Paris, en été 2013, chez des amis absents. Les poèmes existaient pour certains depuis vingt ans, d’autres depuis la veille : ils se sont mis à jouer ensemble. C’était le moment.

Un premier titre venait, Dons du froid. Il était apparu lors d’une promenade à Pérouges, en janvier. Je tenais mon fils âgé d’un an sur mes épaules, la bise soufflait. Lorsque je l’ai repris dans mes bras, ses joues glacées, si bonnes à embrasser, m’ont fait dire : voici les Dons du froid. Ce qu’il faut traverser d’hiver pour embrasser vraiment.

L’autre partie, Accompagnement lent, était venue au Lycée, lorsqu’une amie avait perdu quelqu’un de cher, mort du SIDA. Le titre était là, tout seul, pour tâcher de réconforter, mais le poème n’était pas encore venu. Il disait l’évidence d’un pas ami qui côtoie le nôtre, et c’était pourtant, à l’époque, sans la foi.

La Maison des heures, elle, est sortie tout droit de Milosz, dont le grand cri d’admiration m’est resté : « Que le monde est beau, bien-aimée ! que le monde est beau ! » dans son Cantique du Printemps qui dit la plus belle découverte qui soit, celle de l’amour.

Un jour, on glisse le manuscrit dans une enveloppe. Je l’avais déjà beaucoup fait pour les nouvelles, quelques romans. D’habitude, quand on fait ça, on reçoit du courrier d’un grand nombre d’éditeurs, des mois après. On ne sait pas bien pourquoi, c’est curieux, ils se pressent de vous mettre dans votre boîte aux lettres un mot personnalisé pré-signé à l’encre bleue, pour vous dire que, malheureusement, par manque de papier, ou pour cause de glissement de terrain sous la baraque de l’imprimeur, ou suite à un incendie informatique, il ne sera pas possible de retenir votre manuscrit... On se prend alors à écrire, pour se libérer la bile, une lettre inverse :

« Cher Monsieur » – le refus de l’auteur à tous les éditeurs qui le courtisent – : « Cher Monsieur, en dépit des qualités indéniables de votre catalogue, nous ne sommes pas en mesure de vous fournir un texte ; de plus, sachez que notre choix se porte uniquement sur des éditeurs dont la qualité du papier, les encres et les polices de caractère sont irréprochables et pourront faire l’unanimité chez les écrivains. Nous n’avons rien trouvé de tel chez vous… »

Un jour, la poste devient tout de même synonyme de bonne nouvelle.

S’il m’est difficile de dresser l’inventaire d’une poétique, je peux malgré tout tenter d’évoquer la question centrale qui m’anime et se pose tous les jours à moi, avec beaucoup d’impatience, une impatience qui a failli avoir raison de moi : pourquoi ce feu, pourquoi la beauté n’est-elle pas toujours là ? pourquoi chaque minute qui peut être si intense ne l’est-elle pas ? pourquoi est-il impossible aux êtres de travailler à la célébration positive de leur vie, et pas seulement en pensée, pas seulement en désir, ni comme quelque chose qui serait arrivé un jour et nourrit la nostalgie ?

Une forme de sensibilité m’éloigne malheureusement de la conduite concrète d’un tel projet. Mais c’est le propos. Nous ne pouvons pas nous contenter de peu ni vivre séparés de cette beauté. Nous ne pouvons pas continuer de dire que les petites choses de la vie valent les grandes, et laisser en jachère celles-ci.

Il nous faut tout.

Il y a quelques jours, des amis m’ont dit que la lune avait été rousse.

Et elle l’avait été, je l’avais même vue, mais je ne lui avais pas donné ce nom.

Il y a tant de solitude dans cet or.
La lune des nuits
N’est pas la lune que vit le premier Adam
Les longs siècles de la vigile humaine
L’ont comblée d’un antique chant.
Regarde-la : elle est ton miroir.

Ces vers de Borges trouvés dans un vieux numéro de Lire sur la couverture duquel l’homme en complet bleu considérait son invisible lecteur, m’avaient touché à quinze ans parce qu’une chaleur amicale s’y était glissée. Le ton de l’amitié du livre, la bienveillance d’un aveugle. On ne regarde jamais seul. On ne se rend jamais compte de rien tout seul, ni du premier coup. Il faut se retourner. Il faut que quelqu’un soit là et vous dise : Regarde ! écoute. Voilà ce que peut le poème. Borges dans le grand âge disait qu’il aimerait que quelqu’un se souvînt au moins de ce poème après sa mort, que cela eût été le signe qu’il n’avait pas écrit en vain. Sans savoir pourquoi, je l’ai immédiatement appris par cœur, comme pour lui dire : Non, ce n’est pas vain. Ces vers parlent du temps, de notre façon d’habiter la terre, d’aviser la lune. Ils sont en eux-mêmes une raison d’être au monde, ils restaurent la partie haute, l’harmonie.

Un jour, un sentiment particulier nous visite, il n'a pas encore de nom, il n'est pas ce qu'on nous a appris, nous n'y suffisons pas, et pris d'un respect sacré devant cette visite nous voyons bien qu'il ne faut pas recouvrir notre insuffisance fulgurante. Qu'elle parle en nous. Mais nous n'avons pas les mots. D'autres les ont, ou plutôt ils parlent en sachant qu'ils n'ont pas les mots.

Hofmannsthal écrit dans une conférence sur la poésie :

« Une association verbale neuve et hardie est le plus merveilleux présent pour les âmes et n'est pas moindre qu'une statue de l'éphèbe Antinoüs ou un grand portail voûté. »

Un jour il nous est donné de nous retrouver devant ce langage plus intense, articulé différemment, cadencé autrement, aux couleurs et à la torsion nouvelles pour nous, quelque chose qui a la faculté d'éveiller sensuellement l'esprit et spirituellement les sens. Quelque chose d'un épicentre émouvant, d'une vague brute, d'un mouvement arrêté dans le vent mais qui acquiert de ce fait un ressort incroyable, s'élance vers l'infini, suscite la marche chez l'infirme, le pleur chez le dur, la force chez le faible.

« L'élément de l'art de la poésie est un élément spirituel, dit ailleurs Hofmannsthal, ce sont des paroles flottantes aux significations multiples suspendues entre Dieu et la créature. »

En somme, c'est le réel appelant le réel par son nom.

Ailleurs, il dit enfin cette chose fabuleuse :

« Nous ne possédons pas notre Moi, il souffle sur nous de l'extérieur. »

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins

Ces vers de Baudelaire, dans Élévation, suscitent l’essor de l’esprit vers les hauteurs, vers des demeures merveilleuses qui ne sont pas un azur intellectuel glacé. J’ai voulu le dire à seize ans dans une église, à mon grand-père qui partait pour le plus long voyage.

Celui dont les pensers comme des alouettes
Vers les cieux le matin prennent un libre essor
Qui plane sur la vie et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes.

C’est comme rentrer chez soi dans un monde de mots autrement dits, autrement regardés, ils ont été posés au milieu, dans des livres, mais ils nous regardent. Ils portent jusqu’à nous la vie de l’esprit, celle du cœur. Ce n’est pas évident, ce n’est pas toujours sensible, nous nous en éloignons, nous avons de la peine parfois à accepter d’être coupés de cette beauté et de devoir refaire un chemin vers elle. Mais c’est là, et particulièrement offert à qui n’est plus accordé avec les autres, plus en repos, déplacé, abandonné :

Doch uns ist gegeben auf keiner Stätte zu ruhen / Car à nous il échoit de ne pouvoir reposer nulle part (trad. Jaccottet).

La poésie, il me semble, parle avant nous.

Certains passent leur vie à rechercher la première phrase; d’autres la dernière. Deux façons de prendre l’existence, la précéder ou la couronner, à tout prix, par le bond ou par le festin. Toujours le même désir de maîtrise. On devrait pouvoir commencer en se passant de l’une comme de l’autre, en faisant comme si tout avait déjà commencé, il y a longtemps, et comme si tout était déjà fini. Alors pourquoi s’inquiéter ? Ne sommes-nous pas déjà dans un présent plus large que le nôtre, où est en train de se réciter toute seule, dans un coin, à notre corps défendant, une histoire qui parle de nous ?

Ce n’est pas une vision de poète, comme on me le dit parfois avec mépris. L’Histoire nous apprend que le présent, au lieu de se déplacer le long d’une ligne chronologique, est plutôt comme une porte par laquelle nous entrons lentement. C’est nous qui sommes le temps.

Die Zeit geht nicht, sie stehet still,
Wir ziehen durch sie hin;
Sie ist die Karawanserei,
Wir sind die Pilger drin.
(Gottfried Keller)

Le temps ne passe pas, il est immobile,
En lui nous passons
C'est un caravansérail
Que nous, les pèlerins, traversons.

C’est ne rien comprendre que croire qu’à l’heure qu’il est nous soyons les seuls vivants ; tous les morts sont là avec nous, ou sans nous, c’est-à-dire sans notre aide particulière ; le romancier Forster, dont j’ai le bonheur de voir ici sur les piles le Howards End, le disait autrement : il voyait qu’une journée s’écoule par paquets de dix minutes, mais que chaque paquet a un centre, et que tous ces centres se révèlent en fin de compte être le même. De dix minutes en dix minutes, l’éternité est déjà sensible. Ce poème sur le temps de Gottfried Keller est en épigraphe du premier volume de nouvelles, Boire la tasse, publié par les espiègles éditions de l’Arbre Vengeur, que je salue ici car je leur je dois ma première publication.

Borges, non sans raison, alléguait qu’un auteur est tous les auteurs à la fois et successivement, malgré lui, sans compter que participent de son être d’autres êtres qu’il aime, qu’il a lus, qu’il n’a pas connus en chair et en os, d’autres qu’il aime moins, ou pas du tout, bref, de tous ceux qui l’entourent. Aussi les poèmes sont parcourus de visages aimés qui en détiennent la vérité plus que leur auteur. Mais les poèmes sont aussi des reflets de préoccupations présentes dans les nouvelles, bien que dans une forme radicalement différente.

Avant qu’il ne puisse arriver un jour cette chose incroyable d’être lu et de se voir adresser la parole au nom d’un livre que d’autres ont pu trouver bon de publier, avant que cette chose désirée, qui vous inquiète depuis l’enfance comme un trouble dont l’évidence ne vous semble comprise de personne, ne se réalise enfin, vous avez évidemment l’esprit occupé par tout ce qu’il faudrait dire ce jour une fois advenu, l’imagination vous joue même des tours, un peu de théâtre aussi, et toute la gaucherie des âmes mal poussées dans le monde.

Mais quand ce jour vient, pour de bon, tout, lectures, carnets, écritures, préparatifs, pensées, s’envole subitement.

Car on vous embrasse et on vous donne cette chose simple : la chaleur, l’amitié, une confiance dans les mots que vous avez déposés sur la page, à cet endroit du monde le mieux gardé par le silence – une page – pour qu’une autre confiance les reprenne, les recueille, les possède.

Ce qu’on vous donne alors passe tout, les mots n’y sont plus à l’aise, qui ont besoin d’absence, de manque, de détours.

La gratitude ne se laisse pas aisément approcher, elle est là pourtant, on voudrait faire une allée de salutations cordiales avec des phrases – et toujours le mot merci semble un peu perdu, un peu seul, il faudrait redresser tout le dictionnaire et on ne le peut pas.

L’idée étrange qui m’est alors venue pour vous remercier, a été une pensée pour l’origine des mots.

J’ai eu envie de remercier les mots.

Petit, je lisais le Larousse, puis le Robert, subtilisé à mon père – et c’est d’ailleurs toujours le mien, je le lui ai définitivement volé – je me délectais de ses listes de synonymes, des hasards qui plaçaient un mot entre deux autres, et surtout de ceux qui, nouveaux, me donnaient les clés d’un monde où je me sentais mal à mon aise. Nommer les animaux, les objets, les fleurs, les aliments, sans doute parce que j’étais incapable de les retenir facilement, et que je le suis encore. Les propriétés du monde physique ont un mal fou à accéder à ma mémoire, et cependant les sensations sont très vives, si bien que par l’écriture je retrouve le chemin. Il me faut écrire pour être vivant, sinon je dépéris, je ne comprends plus, je suis submergé.

Apprendre par cœur des poèmes, des phrases, c’était répondre à l’intensité de ces sensations par un flux verbal tel qu’il emportait à nouveau avec lui la genèse, la création permanente des choses, le soutien sous-jacent à l’univers. C’est une voix qui remonte à Dieu. Le plaisir de proférer un texte se doublait de l’exploration des bibliothèques et de l’esprit, dont les livres bien imprimés, bien mis en page, sont l’expression la plus achevée.

Je n’ai pas fini de comprendre ce qui me pousse, ce qui me fait désirer le livre, à tel point que tout le reste est secondaire, que tout me paraît devoir se résoudre en livre, sans pour autant céder à l’idolâtrie, en reconnaissant que ce ne sont à chaque fois que quelques livres parmi d’autres, et que c’est l’esprit des vivants à qui ils se destinent. Je ne sais pas dire pourquoi il me semble si important de lire un livre – on ne peut pas faire autrement je trouve – ni pourquoi tant de choses extérieures, différentes en apparence, ne trouvent leur sens que parce que, quelque part, un enfant lit. Mais il lit. Et cet enfant-là ne serait pas déçu ce soir, après avoir un peu grandi tout de même, de pousser la porte de Tropismes pour respirer.

Il faudrait aussi que je l’emmène dans l’un de ces couloirs interminables des quinze kilomètres de livres de la bibliothèque où je travaille, pour qu’il comprenne le soupir de Borges. Tous ces livres !... qui ont correspondu à un espoir un jour, à un amour véritable, à un sentiment peut-être travesti à dessein, à une pensée authentique, ou imitée, tous ces livres qui ont existé quelques heures pour quelques-uns, quelques jours pour d’autres, certains même quelques années à destination d’un petit nombre, et enfin, très peu, pendant des siècles, pour nous tous : ce n’est pas une rêverie, c’est réellement un fait.

Le regard du bibliothécaire ne peut pas voir les nouveautés d’une librairie, les vivants pressés d’entasser leurs formules, sans penser au silence des centaines de milliers de volumes qui ne parlent plus. Cela n’amoindrit pas le sens d’une parole. Mais c’est un avertissement que le poids de la lettre ne supplée pas au défaut d’esprit. C’est l’esprit qu’il faut éduquer et c’est par lui que nous sommes sauvés, non par la lettre, ni par sa récitation, ni par son invocation, mais bien par quelqu’un, un visage.

Si je pouvais vous emmener voir d’où viennent les livres, d’où ils viennent vraiment, de quelle boue originelle ils sont tirés, pourquoi on les écrit, je me perdrais sans doute en chemin et vous avec, avec les chers aveugles qui naturellement visionnaires ont poussé le cri, ont chanté le chant.

Dans un petit meuble de la réserve des livres rares se trouvent de minces rectangles d’argile cuite, qui tiennent dans la paume. C’est cela que j’aimerais vous laisser ce soir dans la main. De légères tranches de terre prélevées entre le Tigre et l’Euphrate au troisième millénaire avant Jésus-Christ : notre origine. Les premiers signes d’une écriture non hiéroglyphique, rapportée à un système alphabétique abstrait, en retrait du dessin mimétique du monde, pour laisser place à la mimesis de l’esprit. Les tablettes akkadiennes portent les premiers mots de notre monde : et ce n’étaient que des listes de bétail, de fourrage, de céréales. Se nourrir, se loger, élever ses enfants, assurer sa propriété, transmettre un héritage, se soigner. Autant d’activités vitales avec lesquelles le langage doit compter s’il veut refléter toute la tendresse humaine. Le premier poème était sans doute un poème à la Prévert.

Dans chacun de nos mots il y a un puits de cinq mille ans. Sur ce ce puits, un jeune homme s’est penché un jour, promettant qu’il puiserait une eau capable d’étancher toute soif. Il a surpris tout le monde, en n’écrivant qu’une seule fois dans sa vie, dans le sable, d’un doigt, devant des hommes qui allaient lapider une jeune femme. Il a lentement écrit, pour donner un délai à la colère, pour préparer une parole qui allait faire tomber les pierres.

Il a bien fait.

Elles sont tombées.

Qu’est-ce qui était écrit dans le sable ?

Nos lettres manuscrites sont belles de cette beauté-là. Sinueuses, circulaires, enlacées : elles portent dans leur graphie la marque de ce beau détour qu’il faut faire, qu’il faut consentir pour quitter notre profonde colère, pour écouter enfin ce qui nous donne vie et n’a un souffle que très fragile, presque indiscernable, et enfin, regarder le mal droit dans les yeux, en se laissant faire par l’amour.

Christophe Langlois